«Avec ou sans?» s'enquiert le marchand de journaux. C'est mercredi. Et chaque mercredi que l'Italie fait, le quotidien La Repubblica propose un roman. Dans une traduction nouvelle et dans une élégante édition sous étui. Pour 7,90 euros, en sus du prix du journal de 90 ct.

Voilà plus de deux ans que La Repubblica débite la littérature du XIXe et du XXe siècles à raison d'un roman par semaine: 51 titres par année, le premier étant offert gratuitement avec le journal. L'opération a été lancée le 16 janvier 2002, avec Le Nom de la rose d'Umberto Eco. «Nous avons eu des frissons, se souvient son inspirateur, Marco Benedetti: distribuer gratuitement 1,2 million d'exemplaires du livre d'Eco, c'était un beau risque, étant donné qu'il s'agissait d'un investissement de 3 milliards de lires.» Soit 1,5 million d'euros on ne peut mieux investis puisque La Repubblica, en 2002, a vendu près de 25 millions de livres à 4,9 euros. Le succès s'est confirmé en 2003: 35 millions de romans vendus (Queneau, Chatwin, Grass, Roth, etc.). Et La Repubblica a vu son tirage augmenter d'un quart.

Plusieurs autres titres ont suivi, à commencer, six mois plus tard, par le Corriere della Sera, avec le même succès: 12,1 millions de livres en 2002. Le quotidien milanais offre chaque lundi l'œuvre d'un poète (Montale, Apollinaire, Pound, Leopardi, etc.) pour 5,9 euros. Quant à La Repubblica, forte de son succès, elle n'en est pas restée au roman du mercredi. Parallèlement à sa monumentale Encyclopédie, débitée chaque lundi, et dont vient de paraître le tome 34, elle s'est, elle aussi, lancée dans la poésie, le dimanche. Après la poésie grecque et latine, après la poésie italienne en 6 volumes (du XIIIe au XIXe), voici la poésie étrangère en 9 volumes. Dernière parution: la poésie française (texte avec traduction en regard, 960 pages, 9,9 euros).

«Nous sommes devenus les plus grands libraires du pays», disent les marchands de journaux. Au dam des éditeurs et des libraires, qui y voient la cause de «l'érosion significative du marché du livre de poche». Et une «concurrence déloyale», même si les quotidiens, en fait, n'offrent jamais de nouveautés, d'inédits.

Les experts du secteur, eux, s'interrogent. Les Italiens, qui ont la réputation d'être de médiocres lecteurs, auraient-ils trouvé le goût de la lecture? A quoi attribuer cet impressionnant succès? Au prix, somme toute, modique de ces élégantes éditions sous étui? Au fait qu'il est plus facile de passer au kiosque, où l'on n'a pas à choisir son livre, que d'entrer dans une librairie? L'effet de série, le collectionnisme, y sont-ils pour quelque chose? Mais encore: les quotidiens créent-ils de nouveaux lecteurs? Un livre acheté dans ces conditions est-il lu?

Si les grands quotidiens italiens ne créent pas de nouveaux lecteurs, du moins créent-ils de nouveaux acheteurs de livres et, ce faisant, augmentent notablement leur tirage. Le journal fait vendre des livres, et vendre des livres fait vendre le journal. «C'est ce qu'on verra sur le long terme», attendent les plus sceptiques.