A l’origine, un fait divers: un jeune homme assassine, sans motif apparent, une camarade de classe. L’écrivain chinois A Yi raconte, dans la postface du Jeu du chat et de la souris, comment il a été peu à peu saisi par une fascination grandissante pour une simple nouvelle, au départ sans relief. «Au bout de quelques mois, je m’aperçus qu’elle avait grandi et s’était muée en un monde terrifiant. Je la portais sur mon dos comme une lourde charge, élargissant chaque jour ma compréhension de cette affaire, imaginant des possibilités à l’infini.»

A Yi est né en 1976, l’année de la mort du président Mao. De fait, la Chine qu’il raconte aujourd’hui semble à mille lieues de celle d’alors. Pas de traces concrètes de politique dans son texte. Le capitalisme sauvage, l’enrichissement démesuré, le passage en quelques décennies de l’extrême pauvreté à la débauche de consommation qui travaille un Mo Yan ou un Yu Hua, par exemple, ne semblent pas le captiver outre mesure. Son style aussi, très sobre, se démarque de l’écriture flamboyante de Mo Yan ou de Yu Hua. Pourtant la grisaille et la violence qu’il décrit racontent également la Chine, une certaine Chine provinciale, contemporaine, plutôt désespérée.

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Méthodique

A Yi a commencé sa vie comme policier, mais très vite, il a abandonné l’uniforme pour se consacrer à l’écriture. Si Le Jeu du chat et de la souris, paru en Chine en 2012, est son premier texte traduit en français, (un beau travail signé Mélie Chen), il a déjà publié – outre ce roman – plusieurs nouvelles en anglais. En Chine, il a publié depuis 2008, toute une série de nouvelles, en recueils et dans diverses revues.

Le Jeu du chat et de la souris est l’histoire, racontée à la première personne, d’un meurtrier atone, qui semble en proie à un ennui profond que rien, pas même son crime, ne parvient vraiment à secouer. Notre assassin est jeune, enfant unique, il vit loin de sa mère, orphelin d’un père mort du cancer, dans une solitude écrasante. Il n’est pas pauvre pour autant, du moins pas plus qu’un autre. Dès la première page, il fomente son acte. Il achète les lunettes et marchande le costume qui lui permettra, plus tard, de se déguiser, lorsque, son forfait accompli, il sera en fuite.

Puis, aussi méthodiquement que possible mais non sans panique, cependant, il se prépare à exécuter sa victime à coups de couteau. C’est une jeune femme, Kong Jie, la seule qui, à l’école qu’il fréquente, lui ait témoigné quelque intérêt. C’est d’ailleurs sa gentillesse qui lui fera se livrer sans méfiance à son assassin. «Le corps de Kong Jie était couvert de blessures endormies qui palpitaient au rythme de sa respiration, comme les ouïes en forme d’éventail des poissons.»

Classique

Le ton du roman, sa progression implacable qui va de la préparation du crime à la fuite, puis à l’arrestation, au poste de police, à la prison, au tribunal, en cour d’appel et finalement jusqu’à la condamnation à mort ainsi que la maîtrise de chaque motif du genre donnent à ce premier roman des allures de classique. A Yi raconte d’ailleurs, à la fin du livre, avoir nourri son obsession de lecture de grands textes: Camus, Dostoïevski, Tolstoï…

L’atonie et la cruauté du personnage principal font écho à l’égoïsme des personnages secondaires. Seule la victime semble échapper – probablement faute de temps – à la loi qui veut que chacun suive son propre intérêt ou son propre plaisir au détriment des autres.

Même les plus démunis agissent ainsi. Comme ce gamin des rues fantasque, croisé en cavale et qui insistera pour offrir une cravate au héros. Le gosse, ignorant qu’on l’observe, étranglera froidement le chat d’un aveugle, sans autre raison apparente que le plaisir de savoir qu’un autre sera bientôt encore plus malheureux que lui.

Atonique

Rien ne sauve le héros de son ennui. Pas même cette journaliste de télévision, vedette connue, qui parvient un instant à le flatter. Un instant excité à l’idée de passer à la télévision, le narrateur perce rapidement à jour la présentatrice et retourne à son vide intérieur. Les psychologues, voisins, parents de la victime, flics et même sa propre mère n’y pourront mais. Fable chinoise certes, fable moderne aussi, fable universelle surtout, Le Jeu du chat et de la souris interroge avec hargne, amertume et un brio glaçant le sens de la vie. «Le monde n’avait pas besoin de moi. Autrement dit, je n’avais aucune espèce de rapport avec lui. Chaque jour en me réveillant – on peut toujours dormir plus mais on se réveille toujours, n’est-ce pas? – je devais faire face à cette question lancinante: et maintenant, qu’est-ce que je vais bien pouvoir faire?»


A Yi, «Le Jeu du chat et de la souris», trad. du chinois par Mélie Chen, Stock, La Cosmopolite, 230 p.