«C’est une arnaque des labos. Tu y crois, toi, à cette maladie qui te tue seulement si tu es gay? Et les bis alors, ils sont malades un jour sur deux?!» Dans les rues du Londres de 1983, le jeune Ritchie (Olly Alexander, chanteur du groupe pop… Years & Years) et sa bande de copains balaient, goguenards, cette rumeur venue d’Amérique: un mystérieux virus décimerait la communauté homosexuelle. «Et les Haïtiens, et les hémophiles. En fait, la maladie cible la lettre H. A qui le tour? Les habitants de Hartlepool, de Hampshire, de Hull…?»

Vue d’ici, à travers nos lunettes du XXIe siècle, la scène a un goût amer. Mais elle capture cette époque, pas si lointaine, où le sida était encore une menace souterraine, incomprise – même par ceux qu’elle s’apprêtait à toucher de plein fouet. C’est ce basculement que le producteur Russel T Davies raconte dans It’s a Sin, nouvelle série britannique diffusée en ce moment sur Canal+ et sur la plateforme MyCanal.

Qui connaît Russel T Davies n’est pas surpris de le voir empoigner ce sujet délicat – tellement délicat que la série a été refusée par la BBC et ITV, avant d’être hébergée par Channel 4. Bien avant l’excellent Years & Years, où il disséquait le Brexit en mode dystopique, c’est à Davies qu’on devait, en 1999, Queer as Folk: l’une des premières séries chorales mettant en scène la communauté LGBTQI+ (avant son adaptation américaine). Une fiction qui faisait polémique, chez les téléspectateurs conservateurs mais aussi au sein de la communauté gay, reprochant au producteur d’avoir soigneusement évité la question du sida.

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Etre enfin soi

Le trauma était alors trop frais, trop vif. «En 1999, je refusais que nos vies soient définies par la maladie alors je l’ai volontairement omise», raconte le Gallois dans les colonnes du Guardian. Deux décennies plus tard, celui qui a vécu aux premières loges les années sida livre enfin son testament télévisuel. L’approche est frontale, mais plus Chroniques de San Francisco que 120 battements par minute: par le prisme non pas du militantisme, mais du quotidien. It’s a Sin suit, sur une décennie (1981 à 1991), trois jeunes venus vivre la grande, et libre, vie londonienne et qui se retrouvent confrontés à l’arrivée du VIH.

Il y a Ritchie, qui quitte un foyer conservateur de l’île de Wight pour suivre des études d’art dramatique et vivre ouvertement son homosexualité; Roscoe (Omari Douglas), fêtard queer réchappé de sa famille nigériane, décidée à le «soigner» en le ramenant au pays; et Colin (Callum Scott Howells), caché derrière ses airs de gentil garçon timide. Tous se retrouvent colocataires et célibataires, enchaînant les fêtes débridées aux côtés de Jill (Lydia West, qu’on découvrait dans Years & Years), la bonne copine de la troupe. Elle sera la première à s’inquiéter des morts annoncées en bas de page des journaux.

Mais avant le drame, Russel T Davies prend le temps de planter le décor de cette maison du bonheur, ses scènes de jouissance (festives comme sexuelles), ce sentiment, frénétique et libérateur, d’être enfin soi. Qui demeurera en filigrane tout au long de la série, comme pour célébrer chaque vie derrière les statistiques. Ou étaler ce bonheur durement gagné, que la maladie pouvait soudainement faucher.

Punition divine

Une maladie que Ritchie & Co préfèrent d’abord ignorer – et c’est la force de It’s a Sin: ses personnages attachants mais imparfaits, bornés, vaniteux parfois, humains. La vague de décès finit toutefois par les rattraper, encerclant petit à petit leur îlot d’innocence.

Comme la honte, dont ils avaient réussi à s’affranchir et qui déploie à nouveau ses crochets, séquelle de l’opprobre d’une société thatchérienne homophobe. Car si It’s a Sin fait référence au titre des Pet Shop Boys de 1987, résonnant avec la bande-son de la série furieusement eighties, «c’est un péché» reflète avant tout la notion de punition (divine?): cette communauté marginale aux comportements «déviants» est forcément responsable de ce qui lui arrive.

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L’humiliation, la peur, la paranoïa aussi, à une époque où le virus était encore une énigme sanitaire (pneumonie? chlamydophilose aviaire?) et où les séropositifs se muaient en pestiférés, leurs tasses récurées six fois, leurs corps parfois refusés par les pompes funèbres. Isolés dans des chambres d’hôpital, leurs visiteurs portant des masques, ces malades nous rappellent d’ailleurs étrangement ceux de notre ère pandémique…

«A mesure que le temps passe, le danger est que l’histoire soit oubliée», confiait Russel T Davies. Il s’assure du contraire en livrant une photographie poignante du passé, en évitant les écueils moralistes ou larmoyants. Une tragédie, oui, mais des moments de grâce. Diffusée au Royaume-Uni en début d’année, It’s a Sin a battu tous les records d’audience de la Channel 4 et a même vu, surprise, une recrudescence des dépistages dans le pays.


«It’s a Sin», série en 5 épisodes de 45 min, diffusés sur Canal+ et MyCanal.