La visite de cette exposition complète merveilleusement celle de la rétrospective consacrée à Otto Nebel. Johannes Itten (1888-1967) et Paul Klee (1879-1940) étant à peu de chose près les contemporains de Nebel et ayant partagé avec lui nombre d’expériences et de préoccupations. On sort de l’ensemble rasséréné par cette symphonie de teintes, cette infinie volonté des trois hommes de rendre compte du monde, des sensations qu’il éveille en eux, grâce à des recherches sur les couleurs et leur juxtaposition. Au poétique Atlas des couleurs d’Italie d’Otto Nebel répondent ici des systèmes plus rigoureux peut-être, mais qui vivent aussi avec une réelle intensité poétique dans leurs œuvres respectives.

Comme le souligne le musée, le dialogue entre Klee et Itten relève de l’évidence, et c’est pourtant la première fois qu’il est mis en place. Les liens commencent tôt puisque le père de Paul Klee a été un des premiers inspirateurs d’Itten et qu’Itten a soutenu la candidature de Klee au Bauhaus de Weimar en 1920. De période en période, on se perd avec plaisir dans les tentatives de définir lequel a inspiré l’autre, les deux artistes ayant tout au long de leur vie échangé non seulement leurs réflexions sur la peinture mais aussi des œuvres.

Une pensée en marche

L’exposition est conçue sur un fond gris, les deux artistes plaçant cette teinte au centre de la spirale des couleurs. On peut ainsi suivre leurs parcours croisés en oubliant parfois un peu les thématiques, par simple plaisir des yeux et des sens, ou alors se laisser fasciner par la découverte de leurs théories. Celle de Johannes Itten est particulièrement bien exposée, puisqu’on peut voir la façon dont il la développe dans ses carnets, d’abord sous forme de croquis de recherche puis de façon plus appliquée.

Ce sont des pensées en marche qu’on découvre, ce qui stimule notre regard sur les œuvres. On ira jusqu’à rebrousser chemin pour observer à nouveau les premières académies, les paysages de jeunesse, pour chercher leurs premières façons de juxtaposer les couleurs, ou même les teintes de gris et de noir, comme dans ce dessin de femme avec une pomme d’Itten, en 1916.

De l’un à l’autre, dans le jeu des ressemblances et des différences, on note les allers et retours entre abstraction et figuration, avec des détours par l’ornemental. On observe la façon dont ils cherchent à rendre un paysage en niant l’évolution chromatique mais en le découpant en carrés, en rectangles, en bandes de couleurs.

On oublie toute référence, se laissant aller au plaisir de la lumière, dirigée au centre du tableau par la simple combinaison de morceaux de couleurs, aspirant le regard. On part une fois de plus en voyage en Egypte avec Klee (L egende vom Nil tient de la même veine que les recherches d’Otto Nebel sur les signes arabes). Et l’on termine en passant un moment devant les saisons de Johannes Itten, quatre toiles de 1963 faites de carrés de couleur, où le printemps est encore tacheté de blanc, l’été coloré comme une nappe de pique-nique, l’automne semble dégorger ses teintes chaudes et l’hiver s’adoucit en pastels. L’exposition, enrichie par des prêts internationaux, sera reprise par le Martin-Gropius Bau à Berlin.

Itten – Klee. Le Monde de la couleur. Kunstmuseum de Berne. Ma 10-21h, me-di 10-17h, jusqu’au 21 avril. www.kunstmuseum.ch