Budapest, janvier 2017. Des plaques de glace dérivent sur le Danube. Elles dansent, s’assemblent, se décomposent à la manière d’une symphonie. Iván Fischer, lui, répète la Cinquième de Beethoven dans un faubourg un peu excentré, à l’autre bout de la ville. Le décor, tout d’abord: un vieux cinéma au charme délicieusement désuet reconverti en salle de répétition. La manière, ensuite: il parle d’une voix douce, mais ferme. Parfois, il bascule du hongrois à l’anglais. On croirait voir une grande famille de musiciens autour du chef qui leur adresse la parole comme s’ils se connaissaient depuis toujours.

Succès mondial

Nous sommes au quartier général du Budapest Festival Orchestra (BFO). Au rez-de-chaussée, il y a une cantine, des loges, des bureaux. Et au premier étage, c’est là qu’Iván Fischer répète avec ses musiciens. Ce matin-là, des écoliers sont venus assister à la répétition de la 5e Symphonie. Tous reconnaissent le fameux thème: «Ta-ta-ta-TA! Ta-ta-ta-TA!». Le visage concentré, rassemblant ses forces, le chef exige une précision du diable de la part de ses musiciens sans pour autant les mettre sous pression. Le son est compact, mais aéré, et il laisse danser les violons accordés aux bois dans les passages lyriques.

Iván Fischer fait œuvre de missionnaire en Hongrie: il multiplie les initiatives, à l’échelle de la ville, des contrées rurales, pour rendre la musique classique accessible à tous. En 1983, il fondait le Budapest Festival Orchestra avec son compatriote Zoltán Kocsis. Constituée de la fine fleur des jeunes musiciens hongrois, cette formation autogérée est devenue une structure permanente subventionnée en 1992. Et depuis, c’est un succès mondial. Classé par le magazine Gramophone dans le top 10 des orchestres européens, le BFO joue au Musikverein de Vienne, au Concertgebouw d’Amsterdam, au KKL de Lucerne, aux BBC Proms de Londres comme au Carnegie Hall de New York.

Je voulais créer un orchestre où chaque membre était impliqué dans la musique

Mais d’où vient le secret de cette alchimie entre un chef et ses musiciens? «Il est le boss, il a le pouvoir et on doit donner le meilleur de nous-mêmes, explique la violoniste Agnes Bíró, mais d’un autre côté, il nous parle comme s’il était un ami dans un grand groupe de musique de chambre.»

Cette idée de «musique de chambre» est à la base de l’orchestre. A peine les répétitions terminées, voici quatre musiciens qui s’isolent dans un local pour jouer un quatuor à cordes de Mozart. «Je voulais créer un orchestre où chaque membre était impliqué dans la musique, raconte Iván Fischer. Vous avez des jeunes personnes qui sortent des écoles avec de l’imagination et de la créativité musicale, mais les orchestres tendent à les façonner pour qu’ils deviennent semblables à des machines.»

Soin accordé aux détails

Cet esprit de fonctionnaire est étranger à la phalange hongroise. Une journée de répétition type commence avec un choral de Bach que l’orchestre joue afin de se chauffer et prendre ses marques. Ensuite, Iván Fischer dirige un mouvement entier pour revenir sur tel ou tel passage. Il faut le voir répéter, pupitre par pupitre. Voici qu’il isole les bois. Il veille sur les équilibres sonores, allant jusqu’à doser le volume d’une clarinette ou d’un hautbois par rapport aux instruments autour. «Voyez la partition: rien n’est écrit à propos de l’équilibre des bois. Or, ceux-ci doivent s’ajuster entre eux de sorte que l’auditeur puisse entendre une continuation de la mélodie. Ce sont des détails apparemment petits et délicats, mais je les trouve très importants.»

Cette science, Iván Fischer la doit à divers maîtres. On pourrait le croire attaché à ses racines hongroises, mais ce violoncelliste est parti à 18 ans à Vienne pour étudier la direction d’orchestre auprès du grand Hans Swarowski. «Swarowski avait beaucoup de respect envers le compositeur. Il n’était pas intéressé par l’interprétation en soi: c’était un puritain, d’une certaine manière.»

Fidèle à ses musiciens

Iván Fischer se souvient avoir assisté à des répétitions de symphonies de Mahler par Leonard Bernstein et le Philharmonique de Vienne («c’était merveilleux, très excitant, même si tout n’était pas bon») pour suivre le lendemain des cours avec Harnoncourt. On imagine le contraste! Toutes ces influences, de la musique ancienne à la musique symphonique de Mahler et Bruckner, ont modelé son style.

A l’heure où les jeunes loups de la direction d’orchestre cumulent les mandats dans les phalanges glamour, Iván Fischer, lui, reste fidèle à ses musiciens du BFO. Il les incite à être autonomes, à créer leurs propres séries de concerts de musique de chambre. Toujours cette idée de partage, d’écoute. Zsolt Fejérvári, premier contrebassiste solo de l’orchestre, apprécie la méthode de travail d’Iván Fischer: «C’est toujours frais, jamais poussiéreux. Il cherche à aller toujours plus loin, même avec des œuvres qu’on fréquente depuis de longues années avec lui, comme la 5e Symphonie de Beethoven.» «L’esprit d’équipe», dit-il, assure une «flexibilité» de tous les instants.

Un chef aux idées farfelues

Ivre d’expérimentation, le chef hongrois n’hésite pas à casser la routine du concert classique. Il s’adresse au public, explique le contexte des œuvres et demande même à ses musiciens de chanter pour des bis! «On a été très surpris quand Iván nous a proposé ça la première fois, s’exclame la violoniste Agnes Bíró. Ce n’est pas toujours facile quand votre voisin d’orchestre n’a pas la plus belle voix du monde, mais les gens apprécient. Après tout, la musique instrumentale découle du chant.»

Les tournées innombrables ont soudé les musiciens. Le BFO a acquis un public d’aficionados à l’étranger, notamment en Angleterre, où l’orchestre est très populaire. «Quand nous entrons sur scène au Royal Albert Hall pour les BBC Proms, le public applaudit parce que c’est nous. Ils savent qui on est: ils ne viennent pas seulement pour le programme. C’est un sentiment bouleversant. On est comme une grande famille.»


A voir:

Iván Fischer et le Budapest Festival Orchestra

«Symphonie No1» et «4e Concerto pour piano» de Beethoven (avec Francesco Piemontesi), «Symphonie No 4 «Italienne» de Mendelssohn. Ma 7 mars à 19h30 au Kultur Casino Bern.

«Symphonie No 4 «Italienne» de Mendelssohn et «Le Chant de la terre» de Mahler (avec l’alto Gerhild Romberger et le ténor Robert Dean Smith). Me 8 mars à 19h30 à Zurich et je 9 mars à 20h au Victoria Hall de Genève.

Renseignement: www.culturel-migros-geneve.ch et www.migros-kulturprozent-classics.ch

Loc. 058 568 29 00.