Une anecdote résume l’importance acquise par Ivan Illich dans le débat intellectuel des années 1970. Sitôt élu à l’Elysée, le nouveau président français Valéry Giscard d’Estaing, féru de grandes réformes sociétales, lance une invitation à celui qui deviendra l’oracle de Cuernavaca, son centre d’enseignement situé à 70 kilomètres de Mexico City. Giscard a mis les formes: «Les organes de la présidence aimeraient connaître les intentions de Monseigneur Illich sur la proposition qui lui a été faite de l’inviter à Paris», affirme le message de l’ambassade de France, à cette époque du téléphone et du télex rois.

La réponse de l’ex-prêtre et théologien catholique ne viendra jamais. Le rebelle Illich, précurseur de l’écologie politique et critique virulent du système éducatif traditionnel, a toujours détesté les ors étatiques. «Il se délectait de cette formule giscardienne lors de ses apartés parisiens», raconte son biographe Jean-Michel Djian dans Ivan Illich. L’homme qui a libéré l’avenir (Seuil).

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L’auteur l’avoue d’emblée: son livre est le fruit d’une passion et d’un regret. Passion pour cet esprit libre, entré dans toutes les bibliothèques du monde par effraction avec son best-seller Une Société sans école (Points) – titre original anglais: Deschooling Society – publié en 1971. Regret d’avoir assisté, depuis le milieu des années 1980, à l’enterrement intellectuel de celui qui, bien avant d’autres, avait analysé les dysfonctionnements programmés de la société de consommation pour laquelle son goût du savoir mêlé à celui de l’ascèse était naturellement suspect.

Ordonné prêtre

Ivan Illich, décédé en 2002 (il était né en 1926) d’un cancer de la parotide qu’il refusa de soigner et affronta avec l’aide de l’opium, a laissé derrière lui un itinéraire autant qu’une œuvre. Naissance en Croatie, sur l’île de Brac, dans les décombres de l’Empire austro-hongrois, alors que la tumeur fasciste, puis nazie, commence à gangrener l’Europe. Sa mère, Ellen Illich, juive, s’est convertie au protestantisme. Son père, ingénieur, meurt d’une crise cardiaque en 1942 après avoir installé sa famille à Florence, en Italie. Puis survient, en 1945, dans l’Italie libérée depuis quelques mois, son entrée à l’Université grégorienne de Rome. Ivan n’a pas 20 ans. Il parle le serbo-croate, l’allemand, l’italien, l’anglais et le français (le portugais, puis l’espagnol et le yiddish viendront s’ajouter). Il est ordonné prêtre en 1951, paré pour gravir les échelons de la diplomatie du Vatican.

Sauf que son caractère, déjà, l’isole et l’éloigne inéluctablement: «Illich n’est pas fait pour grenouiller dans les couloirs du Vatican», écrit son biographe, qui le rencontra pour la dernière fois en 1999 à Cuernavaca. «Il ne sera jamais un pilier de la curie. Il rumine l’envie d’en découdre avec une liturgie catholique qu’il devine à des années-lumière de son magistère.»

«Au diable l’avenir»

La suite sera américaine, à l’Université de Princeton, à Porto Rico, puis… désertique lors de la décision d’Illich de passer, en 1959, plusieurs semaines seul, dans l’ermitage du Père Foucauld à l’Assekrem, en plein Sahara algérien. Illich transgresse comme il séduit, presque sans le vouloir. A son retour, sa décision de fonder le Cidoc, le Centre interculturel de documentation, au Mexique, dans un ancien hôtel, a valeur d’avertissement pour l’ordre intellectuel de l’époque: sa pensée sera libre, fécondée par son doute envers toutes formes de structures. Une posture résumée par une phrase, prononcée lors d’un entretien donné en 1986: «Au diable l’avenir, c’est une idole dévoreuse d’hommes. Les institutions ont un avenir, mais non les hommes. Eux ont seulement l’espoir.»

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L’espoir d’Illich est écologique, convivial, fraternel, enraciné dans la conviction que les valeurs matérialistes de la société occidentale, mimées par les pays alors émergents comme le Mexique, constituent une imposture dont les hommes paieront chèrement le prix. Touché! Comment, en 2020, dans un monde bousculé par la tempête sanitaire, mais aussi économique et sociale du Covid-19, ne pas se dire que l’oracle de Cuernavaca avait vu juste? En trois livres publiés entre 1970 et 1975 – Libérer l’avenir, Une Société sans école, La Convivialité –, le prêtre philosophe mit à nu l’envers de la course matérialiste au progrès et au «toujours plus».

Idéologie de la vitesse

Edgar Morin est alors un de ses admirateurs. Ses interrogations économiques, sans aller jusqu’au rejet de l’économie de marché, sont celles du Club de Rome, ce collectif d’experts qui publie, en 1972, Les Limites de la croissance. Dans la foulée de l’effervescence de 1968, Illich déboulonne tous les piédestaux. Celui des enseignants, mis sous coupe réglée par un système «pyramidal et bureaucratique». Celui du capitalisme, mû par l’idéologie de la vitesse. «L’accélération augmentera l’emprisonnement de chacun», promet-il, visionnaire.

Prophète et rebelle

Ivan Illich en imposait. Il le savait. En abusa-t-il auprès de ses disciples et de tous ceux qui, des quatre coins du monde, venaient le consulter pour essayer à ses côtés de réinventer la société? L’essai admirateur de Jean-Michel Djian n’est malheureusement pas une enquête, même si l’emprise collective exercée par cet auteur fécond, resté fidèle à la prêtrise, jalonne son livre. «On peut s’interroger sur son acharnement à vouloir rester fidèle à son sacerdoce. Quels ressorts psychologiques devait-il armer en son for intérieur pour continuer à faire allégeance à l’Eglise?» interroge son biographe. Il y avait du prophète chez le rebelle Ivan Illich. Ce qui lui valut la notoriété. Et précipita tous ceux qui ne voulaient plus l’entendre à refermer très vite la parenthèse d’espoir ouverte par ses livres.


Genre | Biographie

Auteur | Jean-Michel Djian

Titre | Ivan Illich. L’homme qui a libéré l’avenir

Editions | Seuil

Nombre de pages | 240