cinéma

Ivan Passer, un grand modeste

Cinéaste et conteur né, le Tchèque Ivan Passer enchante jusqu’à dimanche les Cinémas du Grütli de Genève dans le cadre d’un hommage au cinéma du Printemps de Prague. Moins connu que son collègue et ami Milos Forman, avec lequel il est parti aux Etats-Unis, il sourit de sa «non-carrière» aventureuse

Cinéaste et conteur né, le Tchèque Ivan Passer enchante jusqu’à dimanche les Cinémas du Grütli de Genève dans le cadre d’un hommage au cinéma du Printemps de Prague

Moins connu que son collègue et ami Milos Forman, avec lequel il est parti aux Etats-Unis, il sourit de sa «non-carrière» aventureuse

C’est une double histoire de fidélité. Si Ivan Passer, 81 ans, né en 1933 à Prague, est venu de Los Angeles pour honorer de sa présence un hommage au Printemps de Prague à Genève, c’est qu’il n’a jamais oublié d’où il vient. Mais s’il a été invité, c’est aussi parce que son nom est devenu une sorte de sésame entre cinéphiles: un auteur peu connu, à l’œuvre rare et difficile d’accès, mais d’autant plus apprécié. Comme souvent dans ces cas, la personne ne déçoit pas. Modeste et plein d’humour, vrai puits d’anecdotes, l’auteur d’Eclairage intime et de Cutter’s Way est un homme profondément aimable.

Tout d’abord, même si son dernier film, l’improbable superproduction kazakhe Nomad (un typique travail de commande), remonte à 2005, il ne se considère pas du tout comme un cinéaste retraité. Il a plusieurs scénarios prêts à être tournés, parmi lesquels un retour sur sa jeunesse en Tchécoslovaquie communiste, une comédie sur le Viagra d’après une pièce (pour laquelle il rêve de Dustin Hoffman et de Jack Nicholson!) et un projet top secret qui pourrait enfin lui apporter ce succès qui l’a fui avec une rare constance. Pour chacun de ses 18 films et téléfilms, Ivan Passer a accumulé les tuiles.

S’il n’a toujours pas publié de mémoires, au contraire de son compatriote Milos Forman (en 1994 déjà), c’est qu’il préfère parler des autres que de lui-même. Mais une fois lancé, les réticences tombent vite, à l’évocation d’une jeunesse chaotiques. «Après la séparation de mes parents quand j’avais 5 ans, avec ma sœur, j’ai passé d’une maison d’amis à une autre. A 17 ans, j’ai été renvoyé de l’école en tant qu’«ennemi de classe» parce que je ne cachais pas mon admiration pour Tómas Masaryk, le premier président du pays! Ils ont alors voulu m’envoyer travailler dans des mines mais je me suis enfui. Je suis parti avec des forains tsiganes, dont j’ai partagé la vie quelque temps.» Suite à un drame du racisme dans un Luna Park (le sujet de son scénario), l’expérience prend fin et il multiplie les petits boulots, ouvrier en métallurgie ou maçon.

Et le cinéma? A l’en croire, il n’aurait jamais voulu être réalisateur, se voyant plutôt musicien, sociologue ou historien de l’art. Sauf qu’à 13 ans, il avait connu à l’école un garçon autrement déterminé, passé directement à l’école nationale de cinéma: Milos Forman. Désespérément désireux d’une formation («j’ai même pris des cours de russe, que personne ne voulait étudier»), Passer parvient à s’y faire admettre quatre ans après son ami.

Après quelques expériences d’assistant, il décide que le «réalisme socialiste» ne leur convient pas et imagine avec Forman une charte en huit points. «C’était la même idée que le Néoréalisme italien ou le futur Dogme danois, inspirée par les Hongrois des années 50: pas de tournage en studio, pas d’acteurs professionnels «corrompus», tout en lumière naturelle.» C’est ainsi qu’il devient coscénariste (avec un troisième larron, futur cinéaste, Jaroslav Papousek) de Forman sur ses films tchèques: L’As de pique, Les Amours d’une blonde, Au feu, les pompiers!

Après avoir quand même réalisé le court-métrage Un Fade Après-midi, dans un effort collectif pour faire reconnaître le grand écrivain Bohumil Hrabal, alors pas en odeur de sainteté, il se voit proposer un scénario médiocre qui deviendra, après remaniement complet, Eclairage intime (1965). Une comédie défaitiste («Le censeur en chef n’y a rien trouvé à redire sauf que c’était le film le plus ennuyeux qu’il ait jamais vu!»), elle aussi devenue un film phare de cette «nouvelle vague tchèque».

«Nous étions un petit groupe de proches, tous sortis de la même école, la FAMU. Il y avait là Vera Chytilova, Evald Schorm, Jan Nemec, Jaromil Jires, Jiri Menzel, le chef opérateur Miroslav Ondricek. Personne n’imaginait que ce printemps ne durerait que six ans et que les Russes allaient nous le voler. C’est toujours après coup qu’on réalise avoir participé à un mouvement historique.» En août 1968, les chars arrivent alors que Forman et Passer se trouvent à l’étranger, chacun occupé à monter un projet. Vite rentrés, ils comprennent qu’ils ne pourront plus jamais faire de films dans les conditions de liberté qu’ils ont connues et décident de passer à l’Ouest. Un plan mis à exécution le 9 janvier 1969, par une petite route vers l’Autriche, avec le coup de pouce d’un providentiel douanier cinéphile.

A la question de savoir si c’est leur judaïté qui les a menés jusqu’aux Etats-Unis, Ivan Passer s’avère perplexe. «Je me passionne pour l’identité juive même si je ne me sens pas vraiment juif. Mon nom l’est et j’ai cuisiné mon grand-père à ce sujet, mais notre histoire de famille est compliquée, avec des conversions et des mariages mixtes. J’étais aussi là quand Milos, qui était orphelin de guerre, a ouvert la lettre de sa mère lui révélant que son père était juif. Mais c’est curieux: jamais cette question n’est apparue aux Etats-Unis alors même que j’ai travaillé avec beaucoup d’autres personnes d’origine juive – même Barbra Streisand!»

A nouveau, Passer ne pense pas que son avenir est dans le cinéma et commence par chercher du travail sur les docks de New York. Par chance, la rencontre avec un dramaturge dans la dèche l’amène plutôt à réaliser Born to Win, saisissant drame de la drogue avec George Segal. Etablis au fameux Chelsea Hotel, Passer et Forman signent leurs premiers films américains dans le contexte d’une décennie favorable, dont le néo-polar Cutter’s Way et Ragtime (1981) seront les chants du cygne. Plus difficile, la suite voit leurs routes diverger, Forman lorgnant vers l’Europe tout en restant basé à Manhattan tandis que Passer s’installe à Los Angeles et opte pour une alternance de charges d’enseignement et de téléfilms, dont un Staline remarqué avec Robert Duvall («Ma connaissance du russe a fini par payer»).

Sans regrets? Soudain, la mention d’un titre «fantôme» de sa filmographie le fait fondre en larmes sans crier gare. Aux trois quarts tourné, Pretty Hattie’s Baby (1991) n’a jamais été achevé par la faute de producteurs imprévoyants. «C’était l’histoire d’un couple noir qui adopte un enfant blanc, dans l’idée de montrer que la question raciale est avant tout une affaire de culture. Un sujet plus important que jamais depuis Barack Obama…» Le crève-cœur est palpable, à peine atténué par la réussite subséquente de The Wishing Tree (1999), téléfilm avec la même tête d’affiche, Alfre Woodard.

«Je n’ai jamais pensé en termes de carrière, plutôt d’aventures», conclut Ivan Passer, philosophe, acquis comme Milan Kundera à l’idée de hasards, heureux ou malheureux. Et si sa filmographie n’a pas l’allure de celle de Milos Forman, dont chaque film paraît le résultat de choix délibérés, leurs trajectoires se sont (provisoirement?) arrêtées au même moment, sur Nomad et Les Fantômes de Goya. Deux nomades complémentaires, avec beaucoup de fantômes derrière eux.

«Personne n’imaginait que ce printemps ne durerait que six ans et que les Russes allaient nous le voler»

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