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Ivan Tchistiakov, «Journal d’un gardien du goulag»

Au goulag, même les gardiens étaient en quelque sorte des prisonniers. Des notes bouleversantes d’un certain Ivan Tchistiakov, récemment retrouvées et traduites, offrent une perspective nouvelle sur les pires années du stalinisme

Genre: témoignage
Qui ? Ivan Tchistiakov
Titre: Journal d’un gardien du goulag
Traduit du russe par Luba Jurgenson
Chez qui ? Denoël, 286 p.

Lorsque l’auteur d’un journal se laisse prendre au jeu, il lui arrive de livrer au public un itinéraire personnel qui passe par le témoignage, la narration, la poésie, le théâtre, et le document politique et historique.

Le journal d’Ivan Tchistiakov, gardien de goulag, retrace le quotidien d’un camp de prisonniers chargés de construire un chemin de fer en Sibérie entre 1934 et 1936. Ce document a d’autant plus de valeur que l’Occident est longtemps resté sourd aux témoignages individuels de l’époque stalinienne – fasciné qu’il était par la chimère d’un avenir socialiste lumineux – et que la Russie met du temps à mettre sa mémoire au jour. L’association internationale Memorial, créée en 1988 par Andreï Sakharov, l’édite comme élément de sa recherche sur les politiques mémorielles.

Il est supposé qu’Ivan Tchsitiakov est né au début des années 1900, à Moscou, et meurt au front en 1941 dans la région de Toula. Enseignant ou ingénieur dans un institut technique et rayé du Parti communiste, il intègre l’administration du goulag dans les années 1930, au sommet de la terreur stalinienne, quand chaque citoyen était susceptible d’être recruté pour participer à la «construction» de l’Union soviétique.

Ce qui frappe dans son journal, c’est la voix suspendue de l’auteur: on ne sait jamais si elle est celle du gardien ou du prisonnier, car l’une et l’autre rencontrent les mêmes contraintes irrationnelles du système concentrationnaire soviétique, les deux rêvent de s’évader et souffrent du froid. «La vie ressemble à une bicyclette. On tourne les pédales, on avance, mais on ne la dirige pas toujours où l’on veut. Tantôt il y a de la gadoue, tantôt un trou, tantôt un caillou pointu. A tout moment on risque de crever.» Au long de ce fil ténu entre la vie et la mort, Tchistiakov sombre dans la dépression («chaque jour est un monument funéraire à ma vie»). Il tente aussi, non sans humour, de «travailler son léninisme» et se découvre poète: «De nouveau le soleil, mais le vent de l’est est froid/Et mes pensées ne me laissent pas en paix.»

Le Journal d’un gardien du goulag aborde, en filigrane, les horreurs du régime, et enrobe sa critique d’une demande incessante d’art et de culture, que l’auteur imagine demander depuis un Moscou qui s’éloigne toujours plus. Ces pages profondément humanistes posent un autre regard sur l’«âme slave» et ses mystères.

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