Scènes

Ivanov, un mort-vivant sur la scène de l’Arsenic

En avançant le suicide du héros au début du spectacle, Emilie Charriot choisit de transformer le personnage en écran sur lequel se projettent les fantasmes de chacun. Intelligent, mais trop figé pour vraiment fonctionner

Un Ivanov d’outre-tombe. Qui, contrairement au scénario de Tchekhov, se suicide à la première scène et traverse ensuite tout le spectacle comme un fantôme dépassionné sur lequel viennent se briser les rêves des femmes délaissées. Emilie Charriot aime les espaces vides et les angles vifs. Son «Ivanov», à voir à l’Arsenic, à Lausanne, jusqu’à dimanche, a un mérite: il empêche le larmoiement du héros dépressif qui, dans le drame de 1889, ne cesse de se lamenter sur sa vigueur perdue – on se souvient de Micha Lescot se tordant les mains et fixant le ciel dans la poignante mise en scène de Luc Bondy, à Paris.

Il permet également aux autres personnages de se profiler en toute liberté. Exultent ainsi la fougue de la jeune Sacha, la suffocation du docteur Lvov, la résignation de l’abandonnée Ana Petrovna, les tocs du métayer Borkine ou encore le pragmatisme de la belle-maman Zinaïda. Mais ce parti a aussi une limite: comme tout est figé au royaume de ce mort-vivant, l’ennui surgit par instants.

Un «King Kong Théorie» parfaitement maîtrisé

Emilie Charriot. Cette jeune comédienne, diplômée de la Manufacture en 2012, a ébouriffé public et critique en créant en octobre 2014, dans ce même Arsenic, une version épurée et dénuée d’agressivité de «King Kong Théorie», le pamphlet coup de poing de Virginie Despentes. La belle idée? Une entame incroyable avec le récit d’un échec personnel raconté par la comédienne et danseuse Géraldine Chollet.

Dès cette ouverture, le ton était donné: on se situait avant ou après la colère, dans un territoire de la pensée et le discours féministe en sortait renforcé. Viol et prostitution étaient alors énoncés par Julia Perazzini sans que l’émotion ne vienne parasiter l’appel à la résistance de l’auteur. Plébiscité, le spectacle tourne depuis deux ans et n’en a pas fini de rayonner.

L’attrait de l’homme blessé à réparer

Avec cet «Ivanov» réécrit par ses soins, Emilie Charriot poursuit son analyse des relations homme-femme en des termes dépassionnés. Sur un plateau vide et souvent sombre où l’éclairage fait des trouées, les protagonistes adressent leur requête à un Ivanov déconnecté (Pierre-Isaïe Duc, joliment à contre-emploi). Se détachant sur un écran blanc, Sacha (la fiévreuse Lola Giouse) revendique un amour actif, c’est-à-dire qui prend le risque de l’échec en choisissant un homme blessé à réparer. La jeune actrice le déclare avec tout son corps et sa gestuelle rappelle la très vibrante Audrey Bonnet dans «Clôture de l’amour», de Pascal Rambert.

Anna Petrovna a déjà renoncé: douchée par une lumière sépia, la placide Marie-Madeleine Pasquier dit son dépit sans émois. Depuis les gradins ou en bordure de plateau, le docteur justicier (Tomas Gonzalez) lance ses piques morales sans effet sur le concerné. Tandis que, du côté de la farce, François Herpeux, extraterrestre déjà apprécié avec Les Fondateurs, livre, sous les traits de Borkine, un génial numéro de clown toqué. Et Valéria Bertolotto dont le talent comique n’est plus à prouver, compose une Zinaïda plus populaire et matérialiste que jamais. Dans le registre boulevardier, son résumé du deuxième acte est un sommet.

Alors, quoi? Réussi, cet «Ivanov» qui projette sur un héros-écran les fantasmes de chacun? Intelligent, ingénieux, même parfois, mais trop répétitif et figé pour l’emporter tout à fait.


Ivanov, jusqu’au 27 nov., Arsenic, Lausanne, 021 625 11 36, www.arsenic.ch; Du 10 au 21 janvier, au Théâtre Saint-Gervais, Genève, www.saintgervais.ch

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