Rencontre

Ivo van Hove, sublime exorciste

David Bowie lui a demandé de monter son dernier spectacle, «Lazarus». Adulé à Broadway comme à Paris, le metteur en scène flamand s’attaque aux «Damnés», fresque qui devrait électriser dès mercredi la 70e édition du Festival d’Avignon. Paroles d’un artiste qui joue avec le feu

Un instant, on croit voir Cary Grant. Oui, là, juste en face de vous, le visage est découpé comme s’il sortait du studio Harcourt, la silhouette maigrelette, le front nuageux, comme dans La Mort aux trousses. C’est Ivo van Hove, 58 ans, un des metteurs en scène les plus demandés au monde, à Broadway comme à Londres, à Amsterdam – où il dirige le Toneelgroep, son théâtre – comme à Paris. Sous le ciel du Palais des papes, l’enfant d’Anvers a l’élégance branlante d’un héros hitchcockien. Il n’a pas une minute à vous accorder, on le jurerait. Ses Damnés l’accaparent: mercredi, ils devraient magnétiser 2000 spectateurs, histoire de lancer la 70e édition du Festival d’Avignon.

Un noeud de vipère sous la botte d’Hitler

Cary Grant alias Ivo Van Hove est hanté. C’est l’impression qu’il donne quand sonnent les vêpres à l’église du coin, quand le soleil défaille enfin sur le Rhône et que les acteurs font des essais micro avant la répétition. Et comment Ivo van Hove ne le serait-il pas? L’histoire des Damnés n’est-elle pas une trappe béante sur l’abject qui sommeille en chacun? Palpez le noeud de vipère. La toute- puissante famille Essenbeck part en lambeaux: le patriarche refuse de faire allégeance à Adolf Hitler, mais les fils, eux, l’angélique Martin en particulier, sont prêts à tous les crimes pour conserver leur mainmise sur une fortune d’acier – ils règnent sur la sidérurgie.

Comment Ivo van Hove ne penserait-il pas aussi aux espoirs insensés que soulève tout spectacle dans ce creuset de légende? D’autant que celui-ci est marqué par le retour des acteurs de la Comédie-Française à Avignon, Denis Podalydès, Didier Sandre et Guillaume Gallienne en tête. Alors, on se met à sa place. L’ombre de Luchino Visconti – il n’adapte pas le film qu’il n’a pas revu depuis l’adolescence, mais le scénario. L’ambition qui est toujours la sienne, qu’il se frotte à Shakespeare ou à Arthur Miller, d’éclairer la jungle de nos pulsions. Et si lui et l’homme de sa vie, le scénographe Jan Versweyveld, n’y arrivaient pas?

«Je voudrais que ce spectacle soit un rituel de mort»

«Où voulez-vous qu’on se parle?», marmonne-t-il comme l’ours sur la banquise, devant le gradin colossal. «Euh, là, au cinquième rang, tout près de la scène.» «Quand Olivier Py, le directeur du festival, m’a proposé de faire un spectacle au Palais des papes, nous sommes venus en reconnaissance avec Jan, la cour était vide. Très vite, il nous est apparu qu’il fallait laisser le mur du fond nu, qu’il fallait éviter tout naturalisme, qu’il fallait surtout quelque chose de puissant pour ce lieu. Je voudrais que ce spectacle soit un rituel de mort, que le spectateur vive la métamorphose du jeune Martin qui, pour se faire aimer de sa mère, enchaîne les crimes.» Sur le plateau vaste comme un court de tennis, des cercueils attendent leurs locataires, rangés comme autant de pirogues.

Le cinéma au service du théâtre

Mais qu’est-ce qui distingue Ivo van Hove depuis 1981, l’année où il signe, à 23 ans, son premier spectacle? Une aspiration d’abord à rompre avec ce qu’il appelle le vieux théâtre, celui qui régnait alors en Belgique. Ce fils de pharmacien a des complices en la matière, des surdoués têtus qui considèrent la scène comme un tableau mouvant où chaque élément – le texte, la musique, le corps – a la même importance, qui poussent l’interprète à jouer son rôle comme un prolongement de sa vie. A l’époque où il dirigeait le Festival d’Avignon, Vincent Baudriller a coproduit Les Tragédies romaines – d’après Jules César, Coriolan, Antoine et Cléopâtre, de Shakespeare. Les spectateurs en sortaient sidérés d’avoir touché aux ressorts crasseux de l’ambition.

«Sa distinction est d’abord de prôner un jeu très incarné, servi par une technologie empruntée au cinéma, l’usage du micro par exemple, mais aussi une utilisation inédite de la vidéo, explique Vincent Baudriller, actuel directeur du Théâtre de Vidy. Comme son aîné, le Néerlandais Johan Simons, qui a lui aussi adapté Les Damnés à Avignon, il attaque de manière décomplexée les grands textes, pièces ou scénarios. Il invente son chemin, quitte à remodeler, à couper, à moduler. Les francophones ont peu l’habitude de cette liberté, il leur a amené cette modernité.»

«Je voulais être Fassbinder»

Bon, cette fois Ivo est à vous. Il n’est plus traqué, il est emballant. Sur son siège, il revoit l’internat de son adolescence, ces mercredis après-midi où les garçons avaient le choix: courir en ville voir les filles, taper dans un ballon ou monter sur scène. Il se rappelle la sensation de chaleur, celle d’une pénombre où on complote autour d’une fiction, où chacun finit par trouver sa place. «Acteur? Je n’y ai jamais songé. Metteur en scène, oui.» En 1981, il jette un premier pavé dans la mare aux platitudes. Cette même année, la danseuse Anne Teresa De Keersmaeker et le plasticien performer Jan Fabre passent à l’acte eux aussi. «Nous sommes nés la même année, nous sommes Flamands et nous nous sommes lancés au même moment, à 23 ans.»

Qui sont ses modèles alors? «Patrice Chéreau et Rainer Werner Fassbinder. C’était mes héros. J’ai découvert le fameux Ring de Wagner monté par Chéreau à Bayreuth en 1976. Je l’ai vu à la télévision, j’étais tout jeune, j’ai adoré. Par la suite, j’ai vu tous ses films, dont L’Homme blessé bien sûr, et tous les spectacles qu’il montait aux Amandiers de Nanterre. Je ne l’ai jamais rencontré, mais je suis incollable sur sa façon de faire entrer et sortir les acteurs, sur sa façon surtout de faire parler les corps. C’était totalement neuf. Quant à Fassbinder, j’admirais sa capacité d’enchaîner spectacles et films, de travailler avec un même groupe d’acteurs. Ça m’a donné beaucoup d’espoir. Et puis j’adorais son attitude, sa manière de dire «Fuck you». Je voulais être Fassbinder.»

Comme ses grands frères en brûlure, Ivo van Hove est un révélateur d’acteurs. C’est sa passion, débrider l’interprète, qu’il s’appelle Juliette Binoche, Charles Berling, Mark Strong ou Guillaume Gallienne ces jours. Mais ne lui parlez pas de méthode. «Je ne suis pas un gourou, chaque personnalité demande une approche particulière. J’aime travailler en tête à tête avec un acteur, je ne me tiens jamais derrière ma table de metteur en scène, mais à côté, debout, pour pouvoir bondir sur le plateau. Je ne crie pas une indication, je la chuchote, je suis souvent tout près des comédiens, je les touche même pour leur suggérer une piste.»

«Le théâtre est l’art du XXIe siècle»

A propos de ces histoires qui prennent corps sous vos yeux, de ces fresques à tombeau ouvert, Ivo van Hove dit qu’elles représentent l’art du XXIe siècle. «Vous en doutez? Nous sommes dans une époque où l’entertainment et le virtuel dominent. Si vous aimez ça, vous pouvez rester tranquillement à la maison. Mais si vous cherchez une expérience qui montre la beauté de nos vies, les paradis perdus, les utopies, la part obscure de l’être, il faut aller au théâtre. Chaque soir, grâce aux acteurs, vous pouvez vivre quelque chose de différent. Le théâtre est devenu le réel.» Son théâtre en tout cas.

La demande de David Bowie

Ivo van Hove, c’est aussi l’histoire d’un fan qui rencontre au bout du jour l’idole de sa jeunesse et qui l’aide à tirer sa révérence. Ça s’est joué ainsi. Le téléphone sonne, c’était il y a deux ans exactement. «C’était Robert Fox, un producteur anglais qui a vu beaucoup de mes spectacles. David Bowie voulait monter Lazarus, il cherchait un metteur en scène qui travaille dans un autre style que ceux de Broadway. Robert Fox me dit que Bowie veut me rencontrer tout de suite à New York. Nous nous sommes vus à 10h du matin dans son appartement et ça a été l’un des plus beaux moments de ma vie. Mon vrai héros, depuis l’âge de 15 ans, c’est lui. Il m’a permis de devenir un homme. Il m’a parlé du spectacle qu’il voulait faire, je lui ai dit qu’il devait composer une musique qui exprime tout le personnage, quelque chose qui contienne beaucoup d’espoir et de désespoir. Mon agenda était surchargé, je lui ai proposé de monter la pièce en 2016. Il m’a répondu: «Non, Ivo, j’ai 68 ans, il faut la faire maintenant.»

Seraient-ce les vêpres encore? Sept coups bourdonnent dans le ciel. Ivo van Hove est un Cary Grant qui aurait beaucoup dit «Fuck you», parce que, comme son double, il n’a pas peur des spectres. Chaque spectacle qu’il fabrique, répète-t-il souvent, est sa vie. Il s’y reflète, il y éprouve ses valeurs, il exhume les racines du mal, il n’impose jamais sa loi. «Mais il est temps de revenir aux Damnés, Ivo, non?» La répétition vient de commencer. Ivo van Hove veille en exorciste sur les monstres qu’il libère.


Les Damnés, Festival d’Avignon, Cour d’honneur du Palais des papes, du 6 au 16 juillet; festival-avignon.com

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