Entrer dans l'oeuvre d'un cinéaste par la fin, en l'occurrence son 97e ou 98e film, n'est pas chose aisée. A la vision d'Ivre de femmes et de peinture, il y a de quoi être désarçonné par l'avalanche de nouveautés à assimiler: un pays inconnu, la Corée, entre Chine et Japon; une autre époque, la fin du XIXe siècle et de l'ordre féodal; des codes narratifs, esthétiques et sociaux, autrement dit tout un univers mental, étrangers. Tout cela sans compter un style dont on ne saurait prétendre prendre la mesure au premier coup d'œil, en ignorant tout de la carrière de l'auteur. Et pourtant, la séduction est immédiate. Quantité de détails peuvent nous échapper, cette vie d'artiste ressemble au fond à toutes les autres. Surtout, la munificence visuelle du film et son lien étroit avec la quête du personnage sautent aux yeux. Le voyage peut parfois sembler ardu, on sort de là intrigué et sidéré, certain d'avoir eu la révélation d'un univers.

Le titre est un peu trompeur: dans la vie de Jang Seung-up, dit Ohwon, peintre d'origine roturière que son génie hissera vers les sommets, les femmes ne comptent de loin pas autant que la peinture. L'image d'un jouisseur impénitent se double en fait de celle d'un romantique blessé et d'un orphelin condamné à se heurter au monde qui l'entoure, pas vraiment rendu plus gai par ses excès alcooliques. Dès les premières séquences, rapides et elliptiques, le ton est donné: sa biographie sera évoquée par petites touches successives, plus ou moins appuyées pour donner la sensation de relief, et pleine de «trous» dans son déroulement – vides qui participent autant que le plein de l'image au tableau d'ensemble. La mise en scène s'inspire elle-même de l'art pictural coréen.

Recueilli par un aristocrate érudit, le petit Ohwon manifeste précocement son don pour aussitôt s'échapper. Il retrouve maître Kim des années plus tard et, sous sa tutelle, devient l'élève d'un vieux peintre puis d'une école cotée. La peinture coréenne (de l'époque, en tout cas) repose sur une série de thèmes imposés, dans lesquels Ohwon ne tarde pas à exceller grâce à la souplesse de son coup de pinceau doublée d'un rare sens de la composition. Mais bientôt, il s'agit de dépasser ces limites. En effet, comment faire preuve de génie dans ce cadre imposé? Et puis, comment la vie ne déborderait-elle pas dans la pratique d'un art, et comment l'Histoire ne les affecterait-elle pas l'une et l'autre?

On peut soupçonner que l'implication d'Im Kwon-taek, cinéaste au soir de sa carrière (voir ci-contre) qui cosigne pour une fois le scénario, va au-delà de la simple illustration. Les théories sur la peinture, avancées par les protagonistes, valent aussi pour le cinéma, et lorsque le peintre est approché par un pornographe, courtisé par le pouvoir ou menacé d'encroûtement académique, on devine un auteur concerné. Commencé dans le cadre d'un flash-back, le film s'en libère peu à peu. Sans qu'on remarque la jointure, la luxuriance un rien monotone du début fait place à des séquences de plus en plus étonnantes de violence ou de détachement contemplatif, jusqu'à l'hallucinante disparition d'Ohwon, devenu un vieux sage clochardisé. Aurait-on découvert un auteur à travers son testament?

Ivre de femmes et de peinture (Chi hwa seon), d'Im Kwon-taek (Corée du Sud, 2002), avec Choi Min-sik.