La statue est si frêle, pour une figure si colossale. Le petit buste trône à Waianae, sur l’île d’O’ahu, archipel d’Hawaii, sur le flanc est de cette île qui héberge la capitale Honolulu et la zone touristique Waikiki. Pour se rendre à Waianae depuis la métropole, il faut une heure et demie de bus. Non loin de la statue se trouve le Community Center, avec ses demandeurs d’aide patientant devant le porche.

C’est la O’ahu populaire, loin des grandes plages de surf de l’ouest ou du nord. Ici, on mange des plats de riz dans d’honorables bouis-bouis le long de la route principale, celle qui va en direction de Pearl Harbour, puis Honolulu. Les habitants du coin sont les travailleurs qui font tourner la machine touristique.

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La statue est celle d’Israel Kamakawiwo’ole, dit Iz, chanteur de l’omniprésent medley «Over The Rainbow/What a Wonderful World», une des mélopées les plus reprises de la culture populaire moderne. Le gentil colosse s’est éteint il y a juste vingt ans à Hawaii, le 26 juin 1997, après une vie qui a glorifié l’archipel, et qui a représenté une étonnante aventure du cœur et du corps, obèse. Dominée par la chansonnette planétaire susurrée avec son ukulélé, l’œuvre d’Iz demeure d’une grâce ensorcelante.

Un pays ingrat avec sa vedette

Hawaii est ingrate avec sa plus grande star musicale. Le touriste qui arpente O’ahu n’entendra la musique du colosse qu’une fois, un des morceaux passés en boucle dans une boutique touristique de Waikiki. La vendeuse, Asiatique, n’a rien à dire, sinon tendre un exemplaire d’un CD au client potentiel. Le flâneur tombera à peine sur une plaque hommage au sol, dans un centre commercial de la même Waikiki. Moutain Apple Company, le label d’Iz, n’a pas donné suite à nos demandes de contact. Et la mairie d’Honolulu répond par e-mail en indiquant seulement… la statue du nord. Comme si le panthéon local n’avait qu’une place, ravie depuis par Barack Obama, lui qui a droit aux boîtes de pastilles à la menthe.

Pourtant, le morceau «Over The Rainbow/What a Wonderful World» représente une industrie à lui seul, ayant généré, au fil des décennies, «des milliards de dollars» en royalties, indique, laconique, Jon de Mello, le producteur d’Iz, dans un documentaire (Iz. The Man Behind The Music, d’où sont extraites les citations de cet article). La pub, le cinéma, les séries TV ne cessent de rependre le titre, qui se retrouve périodiquement à nouveau en tête des ventes dans certains pays.

La musique dès le plus jeune âge

Né en 1959, le futur géant, 1m90, grandit à Kaimuki, au sud d’Honolulu, dans une famille chrétienne – «nous sommes nés dans la religion», dira une sœur. Il chante vers 10 ans déjà, avec son grand frère Skippy. La famille se déplace ensuite à Makaha, au nord-est. A l’école, Iz est turbulent, voire colérique; certains attribuent sa brutalité à un complexe suscité par sa constante prise de poids. Il se fait une popularité par sa manière de chanter sous un arbre, sans fin. Il devient musicien professionnel avant d’être majeur. Avec Skippy et d’autres musiciens, il fonde les Makaha Sons of Ni’ihau. Leur musique peut paraître un peu cliché hawaiien, elle représente cependant une forme contemporaine du genre.

Le succès du groupe croît sur fond de renaissance culturelle d’Hawaii. Mais l’obésité d’Iz freine cette expansion, bloquant l’organisation d’une grande tournée qui aurait permis de toucher New York et le Japon. Le poids du leader l’empêche de voyager. En 1982, il épouse Marlene, son amie d’enfance, et leur fille Cesliaenne naît – elle sera sa «personne la plus proche», «il me disait tout, je lui disais tout», racontera-t-elle. Cette année-là, Skippy, lui aussi atteint d’obésité, décède. Un an plus tard, l’une des sœurs disparaît. Israel s’inquiète, il confie à ses amis son souci de mettre sa famille à l’abri du besoin, parce qu’il ne vieillira pas. Les recettes du groupe ne suffisent pas. En 1990, il sort un premier album solo, lequel comprend déjà une première reprise d'«Over the Rainbow» – moins épurée que la suivante, celle qui triomphera.

Iz m’a dit: «Tout ce que je veux, c’est de m’occuper de ma famille. Je sais que je ne vivrai pas vieux.

Jon de Mello, producteur

Jon de Mello devient son producteur au début des années 1990. Il raconte: «Iz m’a dit: «Tout ce que je veux, c’est de m’occuper de ma famille. Je sais que je ne vivrai pas vieux.» Il en était conscient, il vivait en paix avec cet état de fait.»

«Facing Future», le triomphe arrive

En 1993 paraît Facing Future, album qui s’ouvre sur l’intime et superbe «Hawaii ’78», et qui offre au monde la version ukulélé d’«Over The Rainbow». Pour la photo de la pochette du disque, le concepteur lui demande de mettre son torse à nu; timide, il rechigne, puis s’y résigne.

Le succès grandit, la santé du chanteur se dégrade. Il dépasse alors les 340 kilos. En 1995, il s’accorde une tournée avec son groupe historique, San Francisco et Las Vegas. Pour entrer dans les avions, il doit être porté par des élévateurs. En représentation, il a besoin d’une assistance respiratoire. A la fin des concerts, il prend néanmoins le temps de dédicacer des disques.

Les deux dernières années

En 1995 aussi paraît l’album E Ala E. Avec ses couches multiples, dont un chœur en profondeur, la chanson éponyme est simplement bouleversante. Elle parle d’une «nation hawaiienne».

En ces temps de fierté locale, quand certains dans l’archipel parlent de sortir des Etats-Unis, Iz devient le fer de lance des autonomistes. Il n’a pas vraiment demandé ce statut, a raconté Jacqueline Rossetti, une amie de la famille: «Il n’était pas un leader, il n’était pas naturellement une voix politique. Mais il est devenu cette voix.»

Début 1997, Israel est hospitalisé, une fois encore. Mais là, ses organes s’effondrent les uns après les autres. Il confie à ses proches: «Je vivrai pour toujours. Je suis prêt.» Il meurt le 26 juin. Après des honneurs rares, ses cendres sont dispersées dans l’océan. Reste cet homme énorme et si frêle, à la voix d’une douceur envoûtante, avec, sur son ventre, son ukulélé. A Waianae, parfois, des fidèles viennent garnir la petite statue d’une couronne de fleurs.