Tout aurait concouru à faire de James Graham Ballard, (J. G.), un écrivain haineux, ressassant sa détestation du monde dans des romans toujours plus rances. Un tel enlisement aurait été un destin possible pour l’auteur de Vermillion Sands. Il est pourtant mort en jeune homme en colère. A 78 ans, dimanche, terrassé par un cancer de la prostate. Laissant une œuvre en constante évolution, malgré ses idées fixes.

J. G. Ballard était né à Shanghai en 1930, d’un père commerçant, actif dans les textiles. A 12 ans, il fut emprisonné deux ans dans des camps de détention pendant l’invasion de la Chine par le Japon, expérience qu’il dira fondatrice, et qu’il a relatée dans Empire du Soleil, adapté par Steven Spielberg en 1987. Il commence plusieurs filières d’études sans les achever, s’engage dans l’armée de l’air, puis devient rédacteur d’une revue de vulgarisation scientifique. Ce qui l’approche de la littérature, à laquelle il s’adonne dès 1956, grâce à des nouvelles (récemment recueillies chez Tristram).

Auteur de science-fiction: J. G. Ballard n’a jamais renié l’étiquette, même si son parcours restera d’une grande originalité. Là où certains seraient partis d’un terreau fictif à portée de main, pour évoluer vers une anticipation plus macroscopique ou éthérée, «Jim» Ballard a fait tout le contraire. En 1964, dans Le Monde englouti, et surtout en 1967 avec le sublime La Forêt de cristal, l’Anglais démarre par deux apocalypses qui marquent les esprits et qui ne vieilliront pas, livres-univers dans lesquels la terre s’efface sous les pas des découvreurs, où une flore affolée et minérale dévore les immensités.

Dans les années 70, première plongée intérieure avec le sulfureux Crash!, qu’adaptera David Cronenberg. Nul ne sait trop d’où sort ce traité fictionnel ayant pour thème l’érotisme dans les accidents de voiture. Le froissement de tôles comme expression d’une psyché du siècle. Cette profondeur du regard jouera sans doute beaucoup dans l’influence de l’écrivain, aussi bien – c’est rare – chez les babas tardifs que dans la génération colérique de la fin des années 70, et ses successeurs.

Ses pensées l’amènent à s’intéresser aux Etats-Unis triomphants, dont il dit soudain: «Les premiers présages du déclin et de la chute de l’Amérique étaient devenus apparents dès le milieu du XXe siècle.» C’est en 1981, dans l’ébouriffant Salut l’Amérique!, qui raconte de quelle manière des membres d’Apollo rencontrent Dean Martin et Frank Sinatra, entre autres, dans un pays ravagé par ses problèmes d’énergie et de dérèglement climatique. Tiens donc.

La critique ballardienne s’affûte, aborde des évolutions que chacun peut observer, sans doute dès 1992, avec Sauvagerie (ou Le Massacre de Pangbourne), enquête sur un ton clinique autour d’une tuerie perpétrée par des enfants dans un quartier hautement sécurisé, espionné en permanence par les caméras. Une mise à mort opérée sans état d’âme, motivée par le seul besoin d’affirmer une individualité perdue, puisque «dans une société totalement saine, la folie est la seule liberté».

Le propos sera prolongé au début de cette décennie dans Super-Cannes: une zone résidentielle de la Côte d’Azur est le théâtre de meurtres qui mettent en lumière les comportements ultra-violents et racistes des habitants, au demeurant cadres ou fondateurs de start-up. Nouvelle charge contre la commercialisation du monde, et des hommes, dans Que notre règne arrive, en 2006. Cette année-là, celui qui s’affichait parfois «libertaire», refusant tout étiquetage de droite ou de gauche, disait au Monde : «Le XXIe siècle est une époque dangereuse, où s’affrontent la raison et l’irrationnel. Je dis juste: attention, mauvais temps en perspective, fermez vos volets!»

Reclus depuis plus de 40 ans à Shepperton, près de Heathrow, l’écrivain a ainsi laissé croître sa désillusion. Trop profond pourtant, trop têtu aussi, pour verser dans l’aigreur, J. G. Ballard a creusé son sillon, végétal autant que métallique. Une imagination du désastre.

«Le XXIe siècle est une époque dangereuse, où s’affrontent la raison et l’irrationnel»