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roman

J. E. Wideman, les mots pour se tenir droit

L’auteur américain signe un hommage à Franz Fanon, héros de la lutte anti-coloniale, qui tient à la fois de la méditation, du récit de voyage et du roman

Genre: roman
Qui ? John Edgar Wideman
Titre: Le Projet Fanon
Trad. de l’anglais par Bernard Turle
Chez qui ? Gallimard, 330 p.

Sur la fréquence noire, la voix de l’Américain John Edgar Wideman est l’une des plus flamboyantes, avec celle de Toni Morrison. De quoi parle-t-elle? Des tourments d’une communauté longtemps humiliée, condamnée à s’embastiller dans de sombres ghettos. L’un d’eux – celui de Homewood, à Pittsburgh – a été la première patrie de Wideman. C’est là qu’il a grandi, au fil des années 1940, et c’est là qu’inlassablement il orchestre ses romans dans la fureur d’une langue calcinée, indomptable, magnifique. «En littérature comme en jazz, ça ne rime à rien si ça ne swingue pas, explique-t-il. Quand je relis mes textes, rien ne me rend plus heureux que d’entendre la musique de fond. Je me souviens alors de mon père quand, avec sa belle voix de ténor, il chantait du Sam Cooke.»

Joueur de basket

Fils d’éboueur, Wideman aurait pu mal tourner, comme son frère cadet, Robby, qui fut inculpé de meurtre et condamné à la prison à perpétuité. Si l’auteur de Reuben a échappé à ce genre de malédiction, à la fin de l’adolescence, c’est peut-être grâce au basket: à cet athlète de haut vol, l’Université de Pennsylvanie offrit une bourse en 1959 et il fut l’un des premiers Noirs à pouvoir s’inscrire au New College d’Oxford, dont il anima l’équipe de basket entre deux cours de littérature. «Ce sport a été une sorte de salut, une technique de survie, raconte Wideman. Il m’a donné la confiance nécessaire pour réussir mes études. Il m’a ouvert le corps autant que l’esprit. Le basket est pour moi une métaphore de l’écriture, qui doit savoir concilier règles strictes, improvisation et spontanéité.»

Wideman aurait pu faire carrière dans ce sport mais il lui a préféré les cours de creative writing qui, à la fin des années 1960, l’ont peu à peu poussé vers la littérature. «Mon père dévorait les livres, poursuit-il, et je l’ai imité. Comme il lisait des choses faciles, cela m’a donné l’idée, vers 11 ou 12 ans, qu’il devait être également facile d’écrire. A l’école, les professeurs m’encourageaient. Et puis, ensuite, il y a eu la découverte de T. S. Eliot. Un choc! Grâce à lui, j’ai compris que tout écrivain digne de ce nom doit inventer un nouveau langage.»

Langue singulière

Elle aussi forgée dans une langue absolument singulière, l’œuvre de Wideman rassemble une dizaine de titres qui vont devenir des classiques, dans le sillage de Richard Wright et de Ralph Ellison: Reuben, L’Incendie de Philadelphie, Le Massacre du bétail, Deux Villes, Suis-je le gardien de mon frère?, des récits qui, tous, se situent dans le ghetto natal de Wideman. En mêlant les clameurs des enfants perdus et l’argot des quartiers déshérités, les cris du Black Power, les fracas de l’Amérique esclavagiste et les chants envoûtés de l’Afrique fantôme. Quand on se lance dans un roman de Wideman, on doit donc se faire un peu violence, pour trouver le bon tempo. Après, on n’oublie plus ses personnages. Le narrateur de Reuben, par exemple, un cireur de chaussures devenu avocat, qui défend les marginaux contre leurs propres démons et contre le système qui les aliène. Ou encore Kassima, l’héroïne brisée de Deux Villes, qui a vu son mari mourir du sida au fond d’une prison et qui a perdu ses deux fils, des ados fauchés par la guerre des dealers.

Quant à l’œuvre maîtresse de Wideman, la «Trilogie de Homewood», c’est une gigantesque fresque où se télescopent éléments autobiographiques, lambeaux de fictions et faits réels. Le premier volet, Damballah, résume tous les tourments des Noirs à travers l’histoire d’une jeune esclave qui fuit les champs de coton du Maryland avant d’atterrir à Homewood, le futur ghetto de Pittsburg. Le second volet, Où se cacher?, est un portrait magistral, celui de Tommy, le «négro» en cavale que la police accuse de meurtre: pour lui échapper, il ira se ­réfugier dans le cabanon démantibulé de Mother Bess et leur dialogue prend alors des accents bibliques – mais le Ciel, ici, reste tragiquement muet. Le dernier volet, Le Rocking-chair qui bat la mesure, tresse une guirlande de récits où se confessent les habitants du ghetto, désormais transformé en une jungle sauvage. D’un personnage à l’autre, d’une voix à l’autre, c’est le blues déchirant de Homewood que l’on écoute, tandis que Wideman offre à son peuple une musique, une mémoire et, surtout, une dignité.

Brûlant réquisitoire

Dans son nouveau livre, Le Projet Fanon, c’est à l’auteur des Damnés de la terre qu’il rend hommage. Roman? Essai? Biographie? Autobiographie? Reconstitution historique? Travail de mémoire? Témoignage? Tout à la fois, dans ce portrait d’un intellectuel exemplaire, Frantz Fanon, dont l’œuvre est un brûlant réquisitoire contre le colonialisme et contre l’oppression raciale. De quoi fasciner Wideman qui, dans les soubresauts d’un texte totalement intériorisé, presque somnambulique et volontairement «bourré d’anachronismes», évoque dans le désordre les grands moments de la courte vie de Fanon. Son enfance martiniquaise, au sein d’une famille métissée. Ses années de lycée, dans l’établissement où enseignait Césaire. Son engagement dans les rangs de l’armée française, en 1943, et son départ pour les Vosges, où il sera blessé avant de faire ses études de médecine à Lyon. Sa première croisade contre le racisme dans Peau noire, masques blancs, en 1952. Son installation en Algérie, à Blida-Joinville, où il sera médecin-chef de l’hôpital psychiatrique. Ses luttes politiques aux côtés du FLN, à partir de 1954. Sa rencontre avec Sartre, qui préfacera Les Damnés de la terre, publié chez Maspero en 1961. Sa mort brutale en décembre de la même année, à 36 ans, à la suite d’une leucémie.

D’une scène à l’autre, Wideman s’adresse à son mentor comme à un frère de révolte et de combat. Il lui parle de ses multiples engagements mais aussi de cette France qu’il revendiquait comme «sa mère patrie» avant de se retourner contre elle pendant la guerre d’Algérie. Pour suivre son exemple, Wideman a voulu devenir un écrivain «qui dirait la vérité sur la couleur et l’oppression en dénonçant les mensonges colportés sur les races». Et Wideman ajoute: «Plus j’en apprends sur Fanon en avançant dans l’écriture de sa vie, plus il devient clair que son mode de fonctionnement, ce n’est pas donner des leçons aux autres, mais s’identifier à autrui, plonger dans sa mystérieuse et fastidieuse altérité, prendre des risques, de cœur et d’esprit, tomber éperdument amoureux, qu’il y ait ou non la moindre chance que cet amour soit réciproque.»

Livre de solidarité

Et si Le Projet Fanon est un grand livre de solidarité, un manifeste politique, c’est aussi un ­roman puisque son auteur s’y invente un double, Thomas, écrivain noir comme lui, qui part en TGV sur les traces de Fanon à travers la France. Et qui rêve de rencontrer Jean-Luc Godard, afin qu’il réalise un film sur cet éternel insoumis dont l’œuvre a encore beaucoup à nous apprendre. Au passage, Wideman se livre à son tour au jeu de la confidence et revient à ses hantises – son enfance dans le ghetto de Pittsburg –, tout en dialoguant avec sa propre mère clouée à un fauteuil roulant et avec son frère Robby, toujours incarcéré dans une prison américaine. Entre le portrait d’un autre et l’autoportrait, Wideman ne cesse d’attiser le feu d’une écriture envoûtée, courroucée, merveilleusement «jazzée». Une longue incantation où, main dans la main, par-delà le temps, deux résistants ajoutent leurs combats à ceux d’un peuple humilié.

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John Edgar Wideman

«Le Projet Fanon»

Premières phrases

«Je suis assis devant un fond de vin rouge dans le petit jardin d’une petite maison bretonne. J’ai passé cette matinée comme la plupart des autres cet été à tenter de sauver une vie […]»
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