Il aura fallu quinze ans au directeur du Centre culturel suisse de Paris, Daniel Jeannet, pour convaincre Philippe Jaccottet de dire en public une série de poèmes. Persévérance récompensée: vendredi, forçant sa réserve, le poète de Grignan est venu. Son passage à Poussepin coïncidait avec l'exposition d'une série de dessins et d'aquarelles de sa femme, Anne-Marie Jaccottet. Moment attendu, puisque, aux quelques dizaines de places de la salle du centre, il a fallu rajouter des centaines de chaises, installer des écrans, et refuser de nombreuses demandes. Comme au théâtre de Molière, on avait installé des sièges sur la scène, et comme dans telle fresque de Tiepolo, des spectateurs étaient penchés aux petites fenêtres de l'étage.

Pendant une heure et quart, en silence, le charme a opéré. Ouvrant le propos sur les vers inquiets du Leopardi de Genet au pied du Vésuve et du Baudelaire le plus noir, Jaccottet, comme pour conjurer le pire par un émerveillement encore possible du monde, est passé d'Airs, petits textes de saisons – poèmes de nuit, d'oiseaux, d'arbres – à la prose du si beau Col de Larche, cheminement le long d'un torrent dont le poète corrige à mesure ce qu'il cherche à dire de ces eaux:

Torrent: ce qui brûle. Comme si la chose la plus fraîche pouvait être une flamme, un instant, entre deux mondes.

La lecture s'achevait sur des extraits de Pensées sous les nuages, inspirés de la musique de Purcell, chantée par James Bowman:

Ecoute: comment se peut-il que notre voix troublée se mêle ainsi aux étoiles? Il lui a fait gravir le ciel sur des degrés de verre.

La soirée coïncidait avec la sortie d'un volume offert au poète et au traducteur. Quatorzième volume du Temps qu'il fait, il réunit des textes d'écrivains (André du Bouchet, Anne Perrier, Maurice Chappaz, Paul de Roux…), des dessins (Palezieux, A.-M. Jaccottet, Nader Assar), des photos (Lorand Gaspar), des études d'universitaires et une bibliographie.

Ces derniers mois, Jaccottet aura eu un autre public: celui du métro. Affichés avec des textes d'autres poètes dans le métro, quelques vers de Pensées sous les nuages ont fait accourir, nous rapporte un libraire, de nombreux lecteurs, venus chercher tout le recueil.

La plupart des œuvres de Jaccottet sont publiées chez Gallimard.