Culture

Jack Palmer dévoile l'intégrisme

Avec humour et finesse, l'auteur de bande dessinée René Pétillon profite des bourdes de son détective privé pour évoquer un thème brûlant d'actualité.

Une fois de plus, Jack Palmer, le détective calamiteux de René Pétillon, n'aura rien compris. Mais en mettant les pieds dans le plat dans les milieux où il enquête, il nous éclaire avec finesse et humour sur leurs travers simplement ridicules ou navrants, mais aussi inquiétants ou dangereux.

Après la télévision (Les Disparus d'Apostrophes), la mode, le show-biz, la bande dessinée et l'indépendantisme corse, Pétillon, 61 ans, aborde l'intégrisme et les rapports de l'islam avec la France laïque à travers la recherche calamiteuse d'une jeune fille de «bonne» famille qui se serait convertie à l'islamisme le plus radical, et le conflit, idéologique et familial, entre deux imams aux conceptions fort divergentes. Et il ne cache pas ses convictions. Sans oublier d'être désopilant.

Samedi Culturel: Dans le débat sur l'intégrisme religieux, les femmes sont souvent les grandes oubliées. Vous, vous les mettez au centre de votre histoire.

René Pétillon: Dès que je me suis intéressé au sujet, je me suis dit que tout était là. Je me suis toujours demandé ce que ces femmes pensent, sous ce voile qu'elles portent ou qu'on leur fait porter. Plus généralement, je ne supporte pas la contrainte ni l'embrigadement. Et, lors des travaux de la commission Stasi sur le voile, j'ai entendu des témoignages terribles sur ces contraintes, culturelles et religieuses, mais aussi clairement familiales et conjugales.

Etiez-vous pour ou contre l'interdiction du voile?

Résolument pour. Au début, je n'avais pas d'idée arrêtée, mais en m'informant, j'ai pris parti très rapidement: même si ce n'est pas parfait, c'est indispensable, pour plusieurs raisons. Notamment, parce que cela concerne des très jeunes filles qui ne sont pas majeures, et qui ne sont pas en âge de choisir une religion de façon raisonnée. Il est bon qu'elles fassent l'expérience d'une scolarité différente, ne serait-ce que pour leur offrir le choix, et qu'elles aient une vision juste du regard des gens sur elles en dehors du voile, au-delà des fantasmes. Soit dit en passant, on peut noter que la question des Palestiniennes et de ce qui risque bien de leur arriver a complètement passé à la trappe dans les commentaires après la victoire du Hamas.

Dessinateur de presse au «Canard enchaîné», vous êtes directement concerné par la polémique sur les caricatures de Mahomet, comment réagissez-vous?

Ces dessins font des amalgames à la limite crétins, mais peu importe, c'est un problème de liberté de presse pur et simple, il ne faut pas y toucher. Qu'on en arrive à des réactions jusqu'à vouloir faire interdire les atteintes à la sensibilité religieuse, c'est inadmissible. Si ces gens ont matière à porter plainte, s'ils estiment qu'il y a incitation à la haine raciale, qu'ils le fassent devant les tribunaux danois. L'interdiction de la représentation de Mahomet est un interdit purement religieux, cela ne concerne donc que les gens qui veulent bien s'y soumettre. On a mis assez de temps à se libérer de ces interdits, on ne va pas recommencer! C'est ce que j'essaie de dire dans ce livre.Comment vous êtes-vous documenté pour viser aussi juste?

J'ai lu beaucoup de livres, de portraits de personnalités musulmanes, et il y a très longtemps que je découpe la presse sur ce sujet, et je me suis baladé sur le Net, sur les sites salafistes et autres, on y apprend beaucoup de choses. Y compris qu'il est interdit de vendre des cartes de Noël, c'est un commerce impur: c'est cette volonté de contrôler la vie des gens de A à Z qui m'est odieuse. Mais je n'ai pas rencontré de musulmans et de spécialistes, j'aurais eu l'impression d'être un peu bloqué, je préfère, une fois que j'ai l'impression d'avoir mis mes idées au clair, me fier à mes intuitions et me laisser porter par les personnages et les situations. Il faut quand même que cela reste plaisant et léger, c'est une bande dessinée, pas une thèse, même si j'essaie de faire comprendre aux lecteurs ce que j'ai compris.

Vous campez un personnage qui fait penser à Tariq Ramadan, qui prône un moratoire sur la lapidation, c'est lui?

En tout cas, c'est une phrase de lui. J'ai suivi son débat télévisé avec Sarkosy, qui lui a fait dire des choses qui m'ont fait sursauter, il s'est vraiment dévoilé. Je suis de gauche mais je dois dire que là, Sarkosy a été formidable, il ne faut pas mégoter. Malheureusement, à gauche, on s'aveugle sur ces questions, et par tolérance on accepte des choses intolérables sous prétexte qu'elles sont culturelles ou religieuses. Non! Je ne parle même pas d'une partie de l'extrême gauche et des altermondialistes qui invitent Ramadan sous prétexte d'anti-impérialisme, c'est fou furieux....Le personnage clé, n'est-ce pas finalement le pragmatique neveu Omar, qui renoue tant bien que mal le dialogue entre les deux imams?

Omar est un malin, il a le sens du compromis, c'est un optimiste, et je voulais conclure sur une note optimiste, même si c'est très relatif. C'est aussi le plus réaliste, parce que si toute cette affaire s'arrange un jour, ce sera nécessairement par un compromis, une réforme venant de l'intérieur de l'islam permettant une harmonisation des interprétations, comme sur le voile (et sur les libertés politiques, avec les régimes arabes). Je veux parler d'un compromis interne, mais pas ici en Europe, il n'est pas question de céder quoi que ce soit sur la démocratie et la séparation de l'Eglise et de l'Etat. Ni un compromis sur le dos des femmes, sur ce plan-là je suis inébranlable.Mais finalement, celle qui se fait appeler Yasmina Fatwa retourne à son école coranique et vous semblez dire que chacun a le droit de vivre sa vie?

Pour moi, ces jeunes Occidentaux qui se convertissent et qui deviennent les plus intransigeants (c'est le cas en religion comme en politique) sont du domaine de l'incompréhensible. Mais oui, elle a le droit de vivre sa vie, dès le moment où elle n'est pas contrainte et qu'elle ne devient pas une menace. J'aimerais ajouter, ça n'a plus rien à voir avec la religion, que j'ai tenu à montrer symétriquement deux familles, celle de Bozo-Bozo (l'imam intégriste) et des Pélerin (le couple divorcé dont la fille a disparu), où l'on ne se parle pas, où l'on n'écoute pas les enfants, c'est un autre élément qui joue aussi son rôle.Vous écrivez aussi des scénarios pour d'autres dessinateurs, quels sont les moments que vous préférez dans vos créations?

Je crois que c'est le scénario, quand les personnages se mettent à vivre et à dialoguer. J'ai aussi beaucoup de plaisir à dessiner, surtout au stade du crayon, j'aime bien la mise en place, la construction d'une page. Mais après, l'encrage, c'est carrément un sport physique: pour qu'il y ait du dynamisme, de la pêche, il faut être très en forme physiquement, et c'est très fatiguant. Mais c'est fondamental, tout dépend de l'encrage, il m'arrive de bousiller des cases bien construites parce que j'ai un coup de mou et il faut recommencer. C'est vraiment une épreuve.

Vous avez dit un jour que vous étiez un pessimiste gai. Et là?

Je ne sais plus à qui j'ai piqué cette expression que j'aime bien. Le monde prend des tournures qui me déplaisent profondément, et par moments j'ai un regard assez désabusé sur la société. Mais quand je pense à mon fils, je me secoue, les enfants aident à ne pas sombrer dans la morosité. Et je suis un comique, l'humour m'aide beaucoup à vivre. Même mes rêves sont comiques: ma femme me raconte que je me réveille parce que je suis en train de rire!René Pétillon: «L'Affaire du voile», 56 p., Albin Michel.

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