Une pneumonie foudroyante. Guillaume Depardieu a succombé lundi à un virus qui l'aura rongé aussi vite que sa vie. Rapatrié de Roumanie dimanche, il y tournait L'Enfance d'Icare (un titre tristement ironique) du réalisateur suisse installé à Genève, Alexandre Iordachescu. Ce dernier n'a désiré «faire aucun commentaire, souhaitant respecter le deuil de la famille». Le tournage venait juste d'être bouclé...

Pour Jacob Berger, qui l'a dirigé dans Aime ton père en 2002 avec Gérard Depardieu, Guillaume était à l'image de ses rôles: en souffrance, tendre, rageur, drôle, blessé physiquement et intérieurement. Ecrasé toute sa vie par la figure du père, Depardieu fils aura hurlé sa douleur de vivre comme un cri d'alarme, comme pour signifier qu'il existait. Rencontre avec un ami ému.

Le Temps: Guillaume Depardieu aura toujours été torturé...

Jacob Berger:Souvent, une très grande sensibilité cache une grande vulnérabilité et donc une grande souffrance gratuite. Guillaume Depardieu était comme un autiste dont la peau éclate et souffre. On voit d'ailleurs son corps dans Aime ton père. C'est un corps meurtri mais magnifique. Guillaume avait une beauté solaire. Il portait sur sa peau les stigmates d'un saint, il était recouvert de cicatrices, comme s'il avait roulé dans des tessons de bouteilles. Chacune de ses cicatrices avait son histoire, son accident, son automutilation. Il y avait quelque chose d'épidermique dans sa souffrance, quelque chose qui tenait de l'ordre de la survie. Il n'arrêtait pas de me dire que la vie le déchirait, le coupait en morceaux. A votre avis, pourquoi tous ces accidents de moto, toutes ces bagarres et ces opérations? Le drame de son amputation, par exemple, en 2003, n'a pas été dû au hasard, c'est lui qui l'a voulu. Son visage, ces derniers temps, ressemblait de plus en plus à celui de ses rôles d'êtres à l'abandon. Il avait une compréhension de la vie qui l'étouffait. La vie était pour lui comme un chemin de croix. Il avait d'ailleurs quelque chose de très christique en lui.

- La figure du père, également, l'a étouffé...

- Notre relation s'est construite autour de l'image du père, pas forcément de son père à lui. Aime ton père porte sur un père charismatique, terrifiant, dominateur, qui, sans le vouloir, dévore son enfant. Guillaume et moi avons été deux frères, deux fils aimés, rejetés, attirés. Gérard Depardieu a compris que c'était une bonne chose de jouer ce rôle. Il était lucide quant à son influence sur son fils mais il ne savait pas quoi faire. Alors il le laissait vivre, exister, il l'aidait à se soigner, mais il ne pouvait pas non plus disparaître! C'est le grand drame de Guillaume: ne pas avoir su se débarrasser de l'image du père. Pas parce qu'il était méchant, au contraire, parce qu'il était aimé et connu. Guillaume était hanté, ça le rongeait. On voulait tous le protéger mais on ne pouvait pas l'éloigner de ses hantises. Ce n'est pas pour rien si son modèle était Patrick Dewaere. Il se tailladait lui-même à l'intérieur et c'est un virus qui l'a tué. Triste métaphore de son état intérieur. Mais je suis à un stade de ma vie où je ne trouve pas la mort si insupportable que ça. Elle peut parfois être apaisante et nous remplir de richesse. C'est le fait qu'il ait traversé autant de souffrances qui me peine. J'espère juste qu'il aura pu être un peu heureux.

- Comment était-il comme acteur?

- D'une incroyable sincérité, avec un unique mélange d'adresse et de maladresse. Il était aussi musicien, poète. J'ai parlé à Josée Dayan, Pierre Salvadori, à Ruth Waldburger, ils sont tous en pleurs. Ruth me rappelait le jour où Guillaume a joué du piano au bar d'un hôtel de Locarno, pendant le festival. Il était si sincère. Avec lui, pas de triche! Tout ne faisait que raconter sa vie, il était identique à l'intérieur comme dans ses films. Que ce soit dans Les Apprentis, Tous les matins du monde ou récemment Versailles, c'était lui qu'on voyait à l'écran. Ses rôles, c'était lui.

- Il aimait aussi la provocation...

- Il était extrêmement provocateur. Il testait la résistance au monde. Tout a une enveloppe, même l'univers, et Guillaume était comme un enfant qui mettait au défi cette enveloppe et qui repoussait sans cesse ses limites. D'où la vitesse, les motos, les bagarres avec les flics, les videurs de boîte. Comme un enfant, il cherchait sa place en tant qu'un Depardieu. Il était encore trop Guillaume Depardieu alors qu'il aurait dû vivre, tout simplement. Gérard, lui, a fait de son mieux, comme il pouvait. Il était très généreux. Mes pensées aujourd'hui vont à sa famille. Ils ont perdu un ange et un démon, un être précieux. Si précieux qu'il était incandescent, qu'il brûlait.