Entretien

Jacob Berger: «La mission de l’écrivain est d’aller touiller l’immonde»

Le cinéaste genevois évoque son travail sur le livre de Jacques Chessex

Le Temps: Quelles difficultés avez-vous rencontrées pour porter à l’écran «Un Juif pour l’exemple»?

– La principale difficulté, ce sont les stéréotypes: le juif persécuté, le nazi suisse, la Suisse indifférente, la neutralité questionnable, sans compter le sous-stéréotypes de la bêtise, de l’ignorance... Comme des trous noirs, ils attirent le récit. Tout a déjà été dit d’autres films... Quelques notes suffisent pour que résonne toute la musique de ce dispositif. Le producteur français qui avait acheté les droits voulait faire un grand film anti-antisémite Il avait en tête l’idée d’accuser un peu la Suisse, ce pays qui se présente comme un parangon de neutralité et de vertu et qui, lui aussi, était infecté, par la bête immonde. C’est un autre piège à éviter, celui du doigt accusateur.

– Vous avez passé des années à adapter le texte... 

– C’est la chose la plus difficile que j’aie faite. Au fil de l’écriture, je me suis rendu compte que, pour servir le texte, il fallait le trahir et inventer toutes sortes de choses qui n’y figurent pas. Le livre se présente comme un roman, mais ce n’est pas un roman, c’est un mémorandum journalistique. On peut le comparer à De Sang-froid, de Truman Capote. Dans les années 1970, Jacques Pilet a fait un énorme travail d’enquête en rencontrant les avocats, les assassins, en se plongeant dans la réalité du meurtre d’Arthur Bloch. Mais à l’arrivée, son livre, c’est un bouquin. Alors que celui de Chessex, c’est une œuvre. Sa grande force, c’est la poésie. La poésie percutante, absolument indémontable, insoumise, virulente, rêche, rugueuse, furieuse, aimante et corrosive aussi. Comment reproduire ça au cinéma? De la psychologie, des descriptions, des personnages, des conflits, des résolutions? Il n’y a rien de tout ça chez Chessex. 

– Vous introduisez dans le film le personnage de Chessex. 

L’histoire du meurtre résonne avec l’histoire de l’écrivain qui raconte ce meurtre. Il y a un effet de symétrie entre le vieux Chessex et le vieux Bloch. Là aussi les pièges sont nombreux. Il ne faut pas présenter Chessex comme une espèce de justicier, un héros de l’anti-antisémitisme... Je connais l’ambiguïté et la complexité de l’écrivain. J’ai lu tout ce qu’il avait écrit, une œuvre absolument incroyable, un immense écrivain, et découvert aussi sa vie, sa complexité, son rapport au père, aux femmes, à l’érotisme, à la célébrité, aux juifs même. Il est hors de question de le dessiner d’un trait simple et schématique. Petit à petit s’est imposée l’idée de ne montrer Chessex qu'en bout de course, dans la fragilité, la meurtrissure. C’est un homme déjà entamé, ébranlé par la détestation qu’il a suscitée avec ce livre. Certes, il s’y attendait, mais pas à ce point - altercations, menaces, caillassage de sa maison, lettres anonymes, sans oublier le carnaval des Brandons... Chessex apparaît dans le film sous plusieurs identités. Il est la fois l’enfant qui découvre le monde, une espèce de témoin, le vieil homme qui se souvient, la figure publique évoquée par d’autres, et aussi un fantôme.

– Le film assume ses anachronismes. Une façon d’affirmer la contemporanéité de l’Histoire? 

Absolument. Il y a tellement de points de comparaison entre les années 30 et 40 et aujourd’hui en Suisse, en Europe et dans le monde. Sans monter sur de grands chevaux, ce film démontre que le grand écart qu’on fait dans nos têtes entre la Deuxième Guerre mondiale et aujourd’hui n’en est pas un. Par ailleurs, les années 40 sont très codifiées au cinéma et à la télévision: les vêtements, les voitures – la traction Citroën...–, les coiffures des dames.... Ces stéréotypes imposent un style de récit dont on a du mal à sortir. Enfin, d’un point de vue pratique, il faut chercher des voitures chez les collectionneurs, des fétichistes qui les bichonnent comme des objets sexuels. On leur dit que pour faire un peu vrai on va mettre un peu de poussière sur le capot, ils meurent d’une crise cardiaque! Je ne voulais pas qu’ils dictent l’esthétique du film. J’ai donc pris le risque de ces collisions temporelles. Ce n’est pas une mince affaire: en mettant une voiture ou des policiers en uniforme d’aujourd’hui au milieu d’une scène historique, ne suis-je pas en train de saloper mon travail? L’idée est d’engager le spectateur dans un co-cheminement.

Qu'avez-vous dû a fallu pour transposer le roman à l’écran? 

– Pratiquement 70% des scènes du film ne sont pas dans le roman. Je me suis fondu dans l’univers de Jacques Chessex et fait des scènes à sa manière. Le repas chez les Bloch, l’éviscération du cochon, l’entraînement au tir, l’enfant fouetté, Ischi qui ramène la voiture de Bloch à son épouse, rien de ça ne figure dans le livre. A contrario, il était impossible de montrer certaines choses avec l’intensité choisie par Chessex. L’équarrissage d’Arthur Bloch est décrit sur plusieurs pages. Le cinéma ne permet pas d’aller au-delà de ce que je montre. Le roman reproduit la parole antisémite sur plusieurs pages: si je mets ces mots dans la bouche d’un personnage, je tombe dans le stéréotype. Il est impensable de montrer la serveuse fouettée que son bourreau traite de «truie juive», mais je n’ai pas voulu faire l’économie de cette scène, même si je suis conscient qu’on associe souvent les nazis aux pervers sexuels - voir Portier de Nuit - car elle renvoie à l’enfant juif molesté.

– Dans le livre, Jacques Chessex confesse une «fascination pour l’immonde»

– Oui, il dit que parler de cette histoire est immonde en soi. La relater, c’est se rendre complice de l’ignominie. L’idée de l’indicible est une question qui m’interpelle... Je suis vraiment un enfant de la Shoah. La famille de mon père, c’est des juifs de Trieste devenus britanniques; celle de ma mère, des juifs autrichiens morts à Theresienstadt. Cette histoire me fonde. Je n’ai jamais été capable de regarder La Liste de Schindler en entier... Je pense aussi que la mission de l’écrivain est d’aller touiller l’immonde. Humer l’immonde, fouiller l’immonde. Je ne me joins pas au chœur de ceux qui accusaient Jacques Chessex d’être fasciné par l’immonde. La personnalité du bonhomme, ses interventions médiatiques, ont pu laisser penser qu’il y avait des ambiguïtés dans sa fascination pour l’immonde. Mais ça n’intéresse pas le film.

– Le film est exceptionnellement bref. Pourquoi? 

Le livre est très court. Il y a une justesse dans cette brièveté. L’Holocauste a fait des millions de morts. Nous, en Suisse, on a cette victime. Elle est exemplaire dans son martyre. Mais, par décence, on ne peut pas trop s’étendre sur ce crime.

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