Roman

Jacob de Zoet est une sorte de Candide qui cherche à déchiffrer les énigmes de ce monde

David Mitchell livre un roman historique et picaresque, envoyant un Hollandais aux portes du Japon en plein XVIIIe siècle

Genre: ROMAN
Qui ? David Mitchell
Titre: Les Mille Automnes de Jacob de Zoet
Trad. de l’anglais par Manuel Berri
Chez qui ? L’Olivier, 705 p.

D avid Mitchell est un intarissable conteur, un ventriloque capable d’inventer des histoires au long cours qui n’ont rien à voir avec celles qu’échafaudent les écrivains de sa génération qui, pour la plupart, ne parviennent pas à échapper à leur environnement social ni aux préoccupations de leur époque. Né dans le Lancashire en 1969, l’auteur de Cartographie des nuages a pas mal bourlingué, ce qui explique sans doute que ses romans ratissent si large, avec des scénarios dont Alexandre Dumas, Italo Calvino ou Umberto Eco pourraient être les architectes. Et si Mitchell ne sacrifie pas aux lieux communs du roman contemporain, s’il s’éloigne volontiers des sentiers battus, c’est, ironise-t-il, parce qu’il se refuse «à négliger sa famille et ses amis pour passer deux ou trois ans à écrire un livre qui ne parlerait que d’écoliers démoniaques, d’épouses perverses ou de trentenaires en pleine crise conjugale.»

Une île confetti

Avec Les Mille Automnes de Jacob de Zoet , finaliste du Booker Prize 2010, Mitchell a préféré explorer le passé, abandonner le calendrier grégorien et poser sa lanterne sur une époque oubliée – la fin du XVIIIe siècle – en parachutant son lecteur dans le plus improbable des lieux: la minuscule île de Dejima, flottant comme un confetti sur les eaux de la baie de Nagasaki. C’est là que – depuis 1641 – les marchands néerlandais s’étaient installés afin de faire du commerce avec les Japonais, tout en restant étroitement surveillés.

Pour épuiser les secrets de cette île fantomatique, Mitchell aura besoin de sept cents pages bien tassées, et le résultat est à la hauteur: un flamboyant roman historique. «Ce genre littéraire est rassurant à cause de ses multiples conventions mais il faut aussi savoir s’en libérer, explique le Britannique. C’est pourquoi j’y ai ajouté des éléments appartenant à d’autres registres, l’ésotérisme, le roman naval, le récit de voyage, la comédie. Quand vous recréez le passé, vous devez tout savoir sur la façon dont les gens se nourrissaient, s’habillaient, se logeaient ou priaient. Et si votre récit se situe du côté du Japon, vous devez également tout connaître de ce pays. J’ai fait beaucoup de recherches dans les archives sur tous ces sujets ainsi que sur l’histoire coloniale des Pays-Bas. Mais j’ai veillé à ce que ces informations n’alourdissent pas le texte, afin que mon intrigue et mes personnages ne soient pas enterrés sous une avalanche de détails historiques.»

Jacob de Zoet, le héros de Mitchell, est un jeune Hollandais au visage couvert de taches de rousseur qui débarque en 1799 à Dejima, avec une malle où il a rangé quelques chemises, les lettres de sa bien-aimée, une perruque, une pipe de Delft et un savon de Windsor. Sa mission? Eplucher les registres de commerce et remettre de l’ordre dans les comptes de la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, laquelle échange du coton, du sucre et de la soie avec le Japon tout en colportant dans cette région si mystérieuse des denrées moins palpables – les idées neuves distillées par l’Europe des Lumières.

Choc de deux cultures

Ce que décrit magnifiquement Mitchell, c’est le choc de deux cultures antagonistes, sous l’œil de Jacob, sorte de Candide qui cherche à déchiffrer les énigmes de ce monde où les malentendus sont aussi prospères que le négoce. Où la corruption du personnel transforme l’île en un «marécage de traîtres». Où l’on voyage en palanquin et où la terre se met parfois à trembler comme à l’heure de l’apocalypse. Où les kakis ont le goût exquis des fruits défendus. Où un abbé féru de Lavoisier a des allures de Lucifer. Où les Hollandais trouvent les Japonais parfaitement immoraux. Où les Nippons se méfient des Bataves aux tignasses de Vikings. Et où chacun massacre allègrement la langue de l’autre – on imagine le calvaire du traducteur…

Il y aura aussi une histoire d’amour dans cette fresque débordante de faconde et d’inventivité: de la Dejima du la fin du XVIIIe siècle, Mitchell a fait un théâtre des passions, un melting-pot fascinant où l’on voit deux civilisations échanger leurs bizarreries et leurs singularités, à grand renfort d’exotisme. Et lorsque Jacob finira par rentrer aux Pays-Bas, il sera devenu un autre homme: avec son crâne chauve, il ressemble désormais à un samouraï et il a l’impression d’être un étranger égaré au pays des tulipes. Un pays où tournent les ailes des moulins, comme dans Don Quichotte, dont l’ombre traverse ce roman de bout en bout picaresque.

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