Les films de Jacqueline Veuve ne sont pas de ceux qui feront courir les fans de The Matrix. Ses derniers titres, Chronique paysanne en Gruyère, L'Homme des casernes, Journal de Rivesaltes 1941-42, fleurent bon le terroir, l'ironie tranquille et le travail de mémoire, toutes choses que l'amateur de divertissement du samedi soir tend à fuir comme la peste. Sans compter qu'il s'agit là de documentaires. Triste compartimentage du cinéma! Car qui s'est aventuré à un seul de ces films sait qu'on ne s'y ennuie pas. Happé par l'effet de proximité, surpris par la qualité de ce regard ou pris d'une furieuse envie d'en débattre, le spectateur se sent interpellé.

Ainsi en va-t-il de Chronique vigneronne que l'actualité risque fort de faire prendre pour un film officiel de la Fête des Vignerons. Erreur et pure coïncidence, à en croire l'intéressée, qui tient à se distancier de la grand-messe veveysanne. Avec cette «chronique» qui relate l'année vigneronne d'une petite exploitation du Lavaux, la cinéaste-ethnologue poursuit un travail de longue haleine commencé il y a plus de trente ans, unique en son genre.

Jacqueline Veuve: En fait, le projet remonte à l'époque de ma Chronique paysanne, il y a dix ans, mais je l'avais reporté pour ne pas me retrouver cataloguée. D'autres films se sont enchaînés, puis le travail de préparation et le financement ont pris quelque temps. Je n'ai pas calculé pour arriver en même temps que la Fête, mais j'avoue que ça tombe plutôt bien.

Le Temps: Comment avez-vous choisi cette famille de viticulteurs de Cully, les Potterat?

– Je tenais à centrer mon film sur une famille et j'avais plusieurs critères. Il fallait d'abord que le lieu soit visuellement intéressant, comme l'est cette ancienne maison de curé avec son pressoir, le dernier vieux pressoir de la région. Je voulais aussi une famille avec plusieurs générations, qui s'occupe d'une petite exploitation, et là, tout concordait. Il fallait encore qu'ils comprennent notre démarche et acceptent d'être filmés durant toute une année, ce qui n'est pas toujours facile à supporter.

– Vous n'aviez pas peur de tomber dans le cliché?

– C'était ma terreur! Le Lavaux est tellement photogénique qu'on l'a beaucoup trop vu. D'où l'introduction à travers le regard du grand-père, qui regarde depuis le lac et fait un rapprochement avec une cathédrale gothique. Le fait que l'année vigneronne commence en novembre m'a aussi aidée.

– La qualité de l'image annonce tout de suite un regard vraiment cinématographique…

– L'image est mon souci primordial, au contraire de ce qui se fait pour la télévision. J'ai aussi la chance de travailler avec Hugues Ryffel, qui est un excellent opérateur. Le grand avantage d'une production indépendante, c'est la possibilité de se donner le temps. On peut tourner des documentaires sur-le-champ, en vidéo, mais ce n'est pas la même chose.

– Est-ce que le «scénario» du film est préétabli, ou se fait-il au montage?

– Je prépare tout, de sorte que j'ai un minimum de matériel et donc de déchet. Un film comme celui-ci n'est pas du reportage et cela ne servirait à rien de se retrouver avec des heures et des heures de pellicule. Il n'y a que la scène au château de Chillon où je me suis trouvée un peu prise de court, à cause de la difficulté à éclairer, de sorte qu'il a fallu garder un zoom pas très réussi alors que je préfère de loin les plans fixes.

– On apprend beaucoup à travers un tel film, et cela, sans le moindre didactisme. Mais parfois on soupçonne que certains problèmes ont été évacués.

– Je ne cherche pas à tout prix à porter un regard critique. Dans certaines scènes comme celle de l'exercice des pompiers, vous percevrez ou non de l'ironie: c'est tellement suisse! Mais il y a un danger à se donner bonne conscience en mettant l'accent sur ce qui ne va pas. Avec Jean Rouch, j'ai appris à montrer sans démontrer. Je préfère donner la parole aux gens plutôt que de recourir à un commentaire. Le vieux est un peu poète et préfère son jardin à la vigne, alors que ses fils ont un discours de techniciens. Cela révèle les changements sans qu'il y ait besoin d'explications.

– Mais n'y a-t-il pas un problème de transmission à la jeune génération?

– J'aurais voulu m'attarder plus sur le petit-fils, mais il faisait un stage chez un viticulteur de la Côte. En plus, il était très timide et le cadre de son école ne présentait pas assez d'intérêt. Non, s'il y a un problème, il pourrait être économique. Actuellement, ces vignerons écoulent leur production sans problème, mais peut-être sous-estiment-ils le danger de l'ouverture des frontières. D'ailleurs, si les questions d'argent sont presque absentes du film, c'est qu'il y a là-dessus une vraie réticence – aussi liée à cette mentalité vaudoise de tout atténuer.

– Allez-vous continuer dans ce genre qui vous réussit?

– Il n'y aura jamais de trilogie, mais dans ce type de travail de proximité, j'ai très envie d'un film centré sur deux-trois personnages qu'on rencontre au marché de Vevey. En attendant, je suis engagée sur un film consacré à Delphine Seyrig, que j'ai connue.