Réalisatrice pionnière en Suisse, Jacqueline Veuve est entrée en cinéma en 1966, l'année de création des Journées cinématographiques de Soleure. Pour sa 35e édition, le festival ponctue sa revue annuelle de la production helvétique avec une rétrospective consacrée à la cinéaste vaudoise. Quelques heures avant son départ pour le festival – qui débute aujourd'hui –, la documentariste enchaîne les entretiens et mime l'exaspération.

Elle s'enthousiasme pourtant à l'idée d'un petit jeu: chaque titre de sa cinquantaine de films écrit sur une petite feuille; les feuilles, pliées et mélangées, sont posées sur la table de sa salle à manger. Elle pioche au hasard, se souvient – en italique – et entrecoupe chaque souvenir de commentaires sur son travail et sa carrière, sa riche carrière.

Comme je suis très prolifique, j'ai eu pratiquement un film par année à Soleure. Mais la toute première fois, avec Le Panier à viande, je n'y étais pas: je ne me sentais pas à l'aise en public et j'avais trouvé une excuse pour ne pas m'y rendre! Aujourd'hui, la rétrospective que le festival me consacre me fait plaisir. Elle me vieillit aussi. Je me dis qu'on me réserve une rétrospective comme aux vieux du cinéma suisse. Ça me rappelle que j'aurai bientôt 70 ans. Mais j'espère pouvoir faire des films encore longtemps. Allez, un petit papier!»

Le Panier à viande, 1966: «C'est le premier film que j'ai, non pas réalisé, mais coréalisé. Avec Yves Yersin. Pour moi, ce fut difficile parce qu'on a toujours dit: «Le film de Yersin». Ce n'était pas de sa faute: j'étais une femme et lui avait plus de contacts que moi. Je me tenais un peu à l'écart, j'avais des enfants, encore petits, si bien qu'on a laissé entendre que je n'avais pas fait grand-chose dans le film. Ça m'a beaucoup blessée à l'époque et je me suis dit qu'il fallait vraiment que je fasse mes débuts seule.»

«Je rencontre pas mal de journalistes, ces jours-ci, qui me permettent de cerner des thèmes récurrents. Ils concernent la manière dont je travaille: suis-je trop complaisante? Ou alors cette autre question qui m'agace un peu: quel sens donnez-vous à la nostalgie? Suis-je forcément nostalgique parce que je filme, dans Chronique paysanne en Gruyère (1990) ou dans Chronique vigneronne (1999), des gens qui pratiquent des savoir-faire en voie de disparition? Mes films ont plutôt un côté ethnographique: ils appartiennent à notre mémoire collective.»

Armand Rouiller, fabricant de luges, 1987: «J'avais l'idée de faire une série sur les métiers du bois en Suisse romande. J'avais une aide de la Loterie, mais comme je n'avais pas d'autres moyens, je me suis dit: «Je fais un seul film avec l'argent prévu pour la série et si je me casse la gueule, on verra.» Résultat: ça m'a ouvert les portes d'Arte.»

«Je me suis souvent demandé pourquoi je suis si sensible au monde rural et au travail manuel. Car je n'ai pas du tout vécu dans un milieu rural: je suis issue d'une famille de petits industriels. Mon père était dans les cigares quand les gens les roulaient encore à la main. Ma mère et mes tantes, elles, triaient des rubis pour gagner un peu d'argent à domicile: il fallait là aussi être très habile. C'est cette minutie qui m'a marquée.»

L'Homme des casernes, 1994: «Il est important de parler de ce film, parce que c'est la première fois que j'abordais un sujet pour lequel je n'avais aucune affinité. Je suis antimilitariste. Ma famille ne compte aucun officier. Arte avait proposé: et si Jacqueline Veuve faisait un film sur l'armée? J'ai dit: «Pourquoi pas». Le fait que je sois une femme m'a permis de gagner la confiance des militaires: ils ont cru que j'étais naïve. Mais je ne le suis pas: j'ai bien vu que j'étais sur des charbons ardents.»

«Je trouvais que peu de films avaient été réalisés sur la Suisse, alors que des choses, des coutumes continuaient de disparaître. Ça me faisait mal au cœur. J'ai d'abord suivi une formation de bibliothécaire-documentaliste et, quand j'ai fait mes stages au Musée de l'Homme à Paris, j'ai eu l'occasion d'analyser et de cataloguer bien des films. J'ai vu les documentaires ethnographiques de Robert Flaherty, de Basil Wright ou de John Grierson. Auparavant, j'étais simple cinéphile, j'allais au ciné-club, mais je n'osais pas imaginer faire un jour du cinéma.»

Projet «Delphine Seyrig», 2000 (?): «Mon prochain film est un documentaire sur Delphine Seyrig. On lui a rendu peu d'hommages. C'était une grande comédienne et les trois quarts des gens ne la connaissent pas. Ce qui est normal: à part «Peau d'âne», on passe très rarement ses films. Ce sera un film de montage, bien sûr, mais j'essaie de m'investir et de rencontrer, non seulement des réalisateurs mais surtout des techniciens, comme sa maquilleuse. Une femme très sensible, que Delphine exigeait à la fin de sa vie, quand elle était malade. A travers ce portrait, j'aimerais étudier combien les acteurs ont parfois l'impression qu'ils ont donné quelque chose de tellement fort qu'ils finissent par avoir peur de ce qu'ils sont capables d'apporter.»

«Des gens m'écrivent parfois et se proposent comme sujet. «Ma vie est intéressante, venez me voir.» Certains ont toujours rêvé de faire un film. Ce sont plutôt des gens des villes: «Je suis votre personnage» ou «Je pense que vous comprendriez mon problème». Je leur réponds gentiment que j'ai déjà assez de travail. Pas mal de gens s'accrochent à vous parce que c'est un métier mythique. Même avec le documentaire!