Trois ans déjà qu’ Un Prophète prenait Cannes par surprise, remportant le Prix spécial du jury avant de faire table rase aux Césars. Fort de ce succès, Jacques Audiard aurait très bien pu filer à Hollywood, y diriger un remake ou quelque superproduction. Il a préféré inviter l’Amérique en France, en adaptant librement un recueil de nouvelles de là-bas, Un goût de rouille et d’os (Rust and Bone) de Craig Davidson. A l’arrivée, l’histoire d’amour improbable, sur la Côte d’Azur, d’un ex-boxeur belge et d’une dresseuse d’orques, gravement handicapée suite à un accident. Pari gagné pour Cannes, où le film sera présenté comme premier des quatre titres français en compétition. Quant à savoir s’il comblera l’attente des fans ou décevra, il est encore trop tôt pour le dire. En attendant, nous avons rencontré le cinéaste, 60 ans, à Paris, en compagnie de son acteur, le Belge Matthias Schoenaerts, un nouveau visage appelé à faire sensation face à Marion Cotillard.

Le Temps: Vos films tranchent toujours dans le paysage du cinéma français, aussi bien d’auteur que commercial. Est-ce délibéré ou bien inconscient?

Jacques Audiard: Tout de suite la polémique… Mais, je n’y pense pas un instant! Il se trouve juste que j’ai lu ce livre qui m’a frappé, d’un jeune auteur canadien établi dans l’Iowa. Bon, c’est vrai que j’avais déjà transposé en France Fingers de James Toback avec De battre mon cœur s’est arrêté… Cela tient sans doute à mes années de formation cinéphilique: j’ai été très marqué par certains films américains des années 1970. Mais tout autant des films allemands, en fait, les Herzog, Fassbinder, Wenders ou Kluge. Qui sait comment cela se retrouve dans mes films? Malgré tout, je me sens très français.

– D’autres que vous auraient choisi d’aller tourner ces récits d’un réalisme cru aux Etats-Unis, ne serait-ce que pour les acteurs…

J. A.: Vous tournez ce film dans une banlieue américaine, cela devient un lieu commun. Les nouvelles de Davidson traitent de choses extrêmement banales là-bas. L’intérêt, c’était justement de les déplacer. En fait, nous n’en avons retenu que deux, plus quelques échos d’une troisième, pour les réunir: l’histoire d’un boxeur et celle d’un dresseur d’orques victime d’un accident. On a changé le sexe du second… Pour les acteurs, l’envie de travailler avec Marion Cotillard est vite apparue. Mais du coup, je pensais pouvoir me lancer avec un non professionnel en face. J’ai fait des castings dans des salles de boxes, sans trouver. Et puis on m’a conseillé de voir Bullhead et c’est devenu évident.

– Matthias, vous êtes acteurs depuis un certain temps, mais vous avez clairement changé de catégorie avec ce film remarqué de Michaël Roskam – déjà rien qu’en prenant 25 kilos de muscles pour le rôle. Voyez-vous une continuité?

Matthias Schoenaerts: Pour moi, il s’agit de deux univers très différents. Jacky dans Bullhead était quelqu’un de très noir, tourmenté et dépressif. Pas du tout Ali, qui est dans une tout autre énergie. Et puis, j’ai enfin pu jouer en français, moi qui ai surtout tourné dans des films flamands et néerlandais. Mais c’est vrai que ces personnages ont aussi pas mal de points communs: ce sont des hommes en conflit avec le monde autour d’eux et surtout avec eux-mêmes. Des hommes qui s’expriment à travers leur corps.

– Jacques, votre cinéma ne tendrait-il pas à devenir de plus en plus physique?

J.A.: Je ne sais pas si je vais de plus en plus vers ça, mais là, cela faisait clairement partie de l’attrait: la question du corps, meurtri mais aussi épanoui. C’est aussi lié au fait qu’avec mon coscénariste, Thomas Bidegain, nous avions envie d’un film qui parlerait discrètement de la crise, avec cette idée que quand on n’a plus rien, il ne reste que le corps. Un peu bizarrement, on avait repensé à des vieux films situés dans les cirques et les foires, Freaks de Tod Browning ou Nightmare Alley d’Edmund Goulding. Un cinéma expressionniste, mais avec un ancrage social.

– Un dialogue du film cite au passage «Robocop» et vous, Matthias, avez joué dans «Black Book» du même Paul Verhoeven. Et dans la formidable scène aux toilettes, on pense à…

J.A.: … à  Turkish Delight, tout juste! Je m’en suis souvenu, bien sûr.

Le gars qui fait ça, et à 30 ans! Verhoeven, c’est encore un incontournable de tout ce continent cinéphilique des années 1970-80, où il y a eu des gens qui avaient «vu la vierge en grand»… (Se tournant vers Matthias Schoenaerts) Tiens, c’est curieux, ce lien que je semble avoir avec la culture néerlandaise: déjà le titre de mon premier film, Regarde les hommes tomber venait d’une pièce de la géniale troupe Hauser Orkater, écrite par Alex van Warmerdam…

– Inversement, ce cinéma très physique ne laisse qu’une place congrue au dialogue. C’est frustrant pour les acteurs?

M. S.: Moi, j’aime bien les personnes qui ne parlent pas beaucoup, alors ça m’allait parfaitement. En fait, on a renoncé à pas mal de dialogues qui étaient dans le scénario, parce qu’il y avait d’autres moyens d’exprimer ça. J’ai aussi joué au théâtre, j’aime bien les mots. Mais je préfère qu’ils soient justes et nécessaires. Au cinéma, s’il faut dire ce que le spectateur peut deviner, cela n’a pas de sens.

– Après «Sur mes lèvres», c’est la deuxième fois que vous créez un personnage féminin… handicapé. Pour échapper à la séduction?

J.A.: Aïe! (il rit). Oui, c’est sans doute une manière de déplacer le discours amoureux, faire qu’ils s’expriment autrement et, partant de là, essayer de filmer l’amour autrement. Il s’agit de deux personnes qui ne cherchent pas du tout à se séduire – ce qui est encore la plus sûre façon d’y arriver.

M.S.: C’était ça toute la difficulté, parce qu’à la fin, on doit y croire, sentir qu’un amour s’est construit. Moi, j’ai adoré de ne pas me retrouver dans ce registre du charmeur, trop évident. C’est un vrai challenge que d’être séduisant tout en ne l’étant pas. Ali peut sembler une brute épaisse, mais il se montre aussi attentionné. On doit deviner ses émotions. Son problème, c’est qu’il n’a pas les mots. Il n’a même pas de véritable perception de lui-même.

J. A.: C’est un peu ça l’histoire: le rapprochement d’une fille qui a trop de mots, qui les utilise trop, et d’un type qui n’en a pas assez. Stéphanie, c’est une princesse, quelqu’un de dur, qui, par son accident, se retrouve prisonnière d’un discours compassionnel dont elle ne veut absolument pas. Et Ali, lui, ne voit même pas le problème, parce qu’il a l’habitude des corps cassés, meurtris.

– Et quel est le rôle de l’enfant, ce fils qu’Ali traîne avec lui?

J.A.: En commençant et en terminant avec lui, nous voulions que l’histoire devienne un peu un conte – même s’il s’agit essentiellement d’adultes entre eux. C’est aussi l’enfant comme principe résolutoire de cet amour, mais là, j’aurais peur d’en révéler trop…

– D’avoir tourné à Antibes va faire de vous le «local» de la compétition à Cannes…

J.A.: Après Un prophète et sa prison, j’avais très envie d’un film en extérieurs, au soleil. Je tenais aussi à ce voyage du nord au sud. On s’est donc retrouvés sur la Côte d’Azur, en hiver, principalement pour des raisons objectives, comme l’utilisation de Marine-Land pour les scènes avec les orques. Mais c’est sûr que ça va faire bizarre de se retrouver dans le cadre du festival, après avoir tourné des scènes à 200 mètres du palais!

Note: pour des raisons d’embargo, la critique de «De Rouille et d’os» paraîtra jeudi sur notre site www.letemps.ch et seulement vendredi dans les pages