Si Gran Torino de Clint Eastwood n’avait pas volé la politesse du meilleur film étranger au Ruban blanc de Michael Haneke, la cérémonie des Césars 2010 n’aurait servi qu’à entériner, neuf mois plus tard, la radiographie du cinéma français que le Festival de Cannes avait présentée. Grand Prix sur la Croisette, Un Prophète de Jacques Audiard s’avançait samedi soir avec 13 nominations et il est logiquement reparti avec neuf statuettes. Parmi ceux qui se sont partagé les miettes, beaucoup avaient été présentés à Cannes: A l’origine de Xavier Giannoli qui vaut à Emmanuelle Devos l’accessit de meilleur second rôle féminin (elle qui avait obtenu le césar de la meilleure actrice pour Sur mes lèvres de... Jacques Audiard); Les Beaux Gosses de Riad Sattouf, présenté à la Quinzaine des réalisateurs, a récolté samedi la statuette de la meilleure première oeuvre; le court métrage, sacré dans sa catégorie, C’est gratuit pour les filles était au programme de la Semaine de la critique; et le documentaire L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, réalisé par Serge Bromberg et Ruxandra Medrea, qui coiffe fort heureusement au poteau le très surfait Home de Yann Arthus-Bertrand, avait également connu sa première sur la Côte d’Azur.

Seuls Le Concert de Radu Mihaileanu et Coco avant Chanel d’Anne Fontaine, qui n’étaient pas sur la Croisette, parviennent à arracher au Prophète des Césars auxquels il pouvait aussi prétendre. Et d’une manière presque caricaturale: Le Concert obtient les récompenses en musique et son, tandis que Coco avant Chanel se distingue, le contraire eut été un comble, en costumes.

Quant à Isabelle Adjani, qui reçoit sa cinquième tôle compressée pour le téléfilm Arte La Journée de la jupe de Jean-Paul Lillienfeld, son numéro, sur scène samedi, remerciant Diam’s, Zidane et la France multiculturelle, puis dédiant le tout à sa mère, restera pour sa valeur de come-back, sans l’émotion suscitée par Annie Girardot il y a quelques années, mais avec l’étrangeté d’une apparition extraterrestre, entre Elizabeth Taylor pour l’allure générale et Michael Jackson pour le détail.

Malgré son thème sombre et a priori rabâché (le film carcéral), Un Prophète est apparu dans le tableau de la soirée exactement comme il fut depuis sa première à Cannes en mai dernier: un sursaut de fierté dans une cinématographie française assez morne. Dire qu’il était supérieur à ses concurrents directs (A l’origine, Le Concert, Coco avant Chanel, Mademoiselle Chambon) tient de l’euphémisme. De même que la dignité et la sincérité de la découverte majeure d’Audiard, Tahar Rahim, premier comédien à obtenir à le César du meilleur espoir et celui du meilleur acteur, aura rendu pathétiques les numéros poussifs des maîtres de cérémonie Valérie Lemercier et Gad Elmaleh, ainsi que les prestations pathétiques de Firmine Richard et surtout Jeanne Balibar imitant le cochon et pour qui il faut souhaiter que les participants à la soirée n’aient pas été soumis ensuite à un contrôle antidopage.

Mieux encore au crédit du Prophète, le fait que ce film réussit à marier les extrêmes: d’un côté, une équipe d’une fidélité indéfectible à Jacques Audiard, certains depuis son premier film; d’un autre côté, à travers les comédiens nouveaux, tel Tahar Rahim, qu’Audiard a convoqué pour son chef-d’oeuvre, une fraîcheur qui aura fait sonner beaucoup de mots arabes lors de la cérémonie.«Tout ce sang neuf que Jacques injecte dans le cinéma français, tous ces nouveaux visages», dira Niels Arestrup, couronné meilleur second rôle pour la deuxième fois après De battre mon coeur s’est arrêté de... Jacques Audiard. La soirée de tous les possibles, jubilait Tahar Rahim: «Vous avez déjà vu un Beur fondre?», rigolait-il avant de remercier «la France du cinéma».

«Nous partageons le même rêve de cinéma et nous vivons dans un pays qui rend ce rêve possible. Nous sommes libres», avait déclaré Marion Cotillard en début de soirée, elle qui présidait la cérémonie cette années. Adorable Marion Cotillard, le regard tourné vers son actuelle carrière hollywoodienne et qui s’employait ainsi à masquer la réalité. Car, derrière Un Prophète, le cinéma hexagonal des mois écoulés s’est aussi caractérisé par une gradation inquiétante dans l’écrasement de l’originalité, dans la difficulté de survivre pour les auteurs les plus intègres. Vanessa Paradis fut plus juste que Marion Cotillard en évoquant le courage et la ténacité qu’il faut pour monter un film. Stanley Kubrick comparait ça, a-t-elle rappelé, à tenter d’écrire Guerre et Paix dans une auto tamponneuse. La vérité étant que, hormis quelques obstinés comme Jacques Audiard, il n’y a quasiment plus personne sur la piste pour tenter de relever le défi. Meilleur film, réalisateur, scénario,acteur (Tahar Rahim), acteur dans un second rôle (Niels Arestrup), espoir masculin (Tahar Rahim), photographie, montage et décor: au moins les Césars 2010 ont-ils eu la dignité de le lui reconnaître. Et plutôt neuf fois qu’une.