Livres

Jacques de Bascher, le dandy noir

Un livre revient sur la vie de Jacques de Bascher, amour de Karl Lagerfeld et d’Yves Saint Laurent. Don Juan pervers, il fit de sa vie une œuvre d’art et se plut à «organiser le chaos» des nuits parisiennes des années 70 et 80

Il a commencé par naviguer sur les mers et les océans, s’engageant dans la marine nationale française par goût de l’uniforme, vareuse et bachi à pompon. Le Breton Jacques de Bascher, «garçon filiforme à la mise impeccable et aux airs d’enfant sage» embarque sur L’Orage, le 4 janvier 1971, l’année de ses 20 ans. Il ne ressemble pas à ses compagnons de voyage. Dans sa valise, une bouteille du parfum Moustache de Rochas, des livres de Huysmans et de Thomas Mann, et Michka, son ours en peluche. Bien né, Jacques de Bascher aurait pu prétendre à l’école des officiers, mais il a préféré devenir marin pour se «frotter» aux moussaillons et en déniaiser plus d’un. A bord, il tient le décompte de ses conquêtes dans des carnets secrets.

Sa mère, Armelle, lui a donné la force de croire qu’il est génial et que tout lui est dû. Le marin aux trois passions (les belles-lettres, les garçons et la mode) est un Rastignac convaincu que le monde se pliera à ses caprices. Issu d’une «petite noblesse désargentée», il se rêve grand aristocrate et accole parfois un «de Beaumarchais» à son nom. Lorsque L’Orage fait escale à Tahiti, il se fait tatouer une fleur de lys sur la fesse gauche, symbole de la royauté française. La découverte de ces carnets lui vaut un mois de prison. Sa carrière de marin n’aura duré que sept mois. Qu’importe, en juin 1971, il part à la conquête de Paris.

Cette façon unique de faire la fête

Il vivra dans le luxe, fréquentera la jet-set, et sera aimé par deux des plus grands créateurs de mode du XXe siècle, Karl Lagerfeld et Yves Saint Laurent. Un livre de la journaliste Marie Ottavi, l’une des plumes de Libération, lui est aujourd’hui dédié. Regorgeant de témoignages, il se lit comme un roman balzacien moderne, en version accélérée. Sans avoir l’ampleur du fascinant Beautiful People, d’Alicia Drake, consacré au même milieu parisien de la mode, il fait apparaître toute une époque en filigrane et parvient à retrouver un peu du temps perdu. Cette façon unique qu’on avait de faire la fête dans les années 70, et le réveil brutal des années sida.

Le père de Jacques, ancien gouverneur au Vietnam, lui trouve un emploi au Ministère de la marine. Mais son fils préfère passer son temps au café de Flore, séduisant tout ce qui lui tombe sous la main, homme ou femme. Il s’engage un temps comme steward chez Air France, avant d’arrêter de travailler. Un dandy véritable refuse les valeurs bourgeoises, ses efforts doivent aller exclusivement au futile, à commencer par son habillement.

Nœud papillon, moustache, cigarette

Sur les photos de l’époque, Jacques arbore un léger sourire ironique. Nœud papillon, moustache, cigarette et déhanché nonchalant, il pose. Il ne laisse rien affleurer de ses sentiments. Il est pure apparence. L’équivalent du style de De Bascher, en littérature, ce serait celui des Goncourt, obnubilés par la description des surfaces. Ou le personnage de Des Esseintes, du roman A Rebours de Huysmans, qui ne jure que par l’artifice.
Le jeune de Bascher porte jusqu’à cinq chemises superposées, avec cinq foulards différents. Plus il est affecté et voyant, plus il devient invisible. Qui peut savoir ce qu’il ressent, ce qu’il pense? Il prend la vie comme un jeu et ne s’attache à rien.

Mais ils ne couchent pas ensemble

Son modèle, qu’il pousse jusqu’au burlesque, c’est le beau Brummel, archétype du dandy du XIXe siècle et favori du roi George IV. Jacques aussi cherche son monarque à épater, le protecteur qui financera ses caprices. Ce sera celui que l’on surnomme le «Kaiser». Karl Lagerfeld. C’est au Nuage, petite boîte parisienne, vêtu de culottes tyroliennes en cuir, qu’il aborde le couturier en 1971. Son charme vénéneux opère, mélange de beauté, d’impertinence et de grande culture.

«Jacques de Bascher jeune, c’était le diable fait homme avec une tête de Garbo», a témoigné Karl Lagerfeld. Ils resteront liés pendant 17 ans. Jacques inspire Karl et Karl entretient Jacques. Mais ils ne couchent pas ensemble. Pendant que l’un fait la fête toute la nuit, chasse ses proies dans les jardins du Carrousel, l’autre travaille d’arrache-pied et se couche tôt. Difficile de savoir, de l’extérieur, qui a le plus profité de l’autre, qui a été le plus vampire des deux. «Je suis une espèce de voyeur, expliquera Lagerfeld. J’admire les gens qui savent se détruire et aller jusqu’au bout.»

Chivas et lignes de coke

La destruction passe par les bouteilles de Chivas et les lignes de coke. C’est le «Kaiser» qui régale. Et le couturier met un luxueux appartement de 390 mètres carrés, place Saint-Sulpice, à la disposition de son protégé. Des fêtes s’y succèdent. Un soir, une caserne de pompiers est invitée, de la rue du Vieux-Colombier voisine. L’alcool et la drogue transforment la réunion bon enfant en partie fine. Jacques s’amuse de tout.

Celui que beaucoup qualifient de «parasite» côtoie Grace Jones, Warhol et Mick Jagger. Admirateur de l’œuvre de Visconti, il devient l’ami et l’amant de l’acteur Helmut Berger. Le peintre David Hockney le «croque aux crayons de couleur», et il passe des nuits à parler du pape avec Francis Bacon. Lorsqu’il s’ennuie, il s’envole avec Kenzo pour danser à Ibiza ou à New York.

Son vrai projet: ne rien faire

Le temps passe ainsi, en fêtes. Il ne s’attache pas à ses nombreux amants. Ni à Yves Saint Laurent, auquel il fait perdre la tête. Le rival de Lagerfeld finit souvent enfermé dans le placard de Jacques et demande à être traité en esclave. Jacques envisage de devenir écrivain, mais son vrai projet, c’est de ne rien faire. Même le sport l’ennuie, à part une partie de tennis semestrielle (un dandy a l’effort physique en horreur). Il ironise, se fait un autre tatouage, un crocodile qui lui mord le téton gauche: son «polo Lacoste permanent».

Si le «mythe» de Bascher fonctionne, c’est parce qu’il comporte sa face tragique. Comme s’il fallait «payer» pour avoir eu trop de plaisir. Ce sont les lendemains cruels d’une vie de fêtes. La fin de la légèreté des années 70, remplacée par la lourdeur des années 80, trop fascinées par l’argent et minées par l’épidémie du sida. Jacques, amaigri, prématurément vieilli, tente de masquer sa peau, abîmée par le sarcome de Kaposi (l’un des symptômes les plus stigmatisants du VIH), avec de la terracotta. Il s’éteint le 3 septembre 1989, à l’âge de 39 ans. «J’ai eu une belle vie, intense. Alors c’est comme si j’avais vécu jusqu’à quatre-vingts ans.» Il est incinéré avec son ourson, Michka, dans lequel il avait l’habitude de cacher de la cocaïne. Ses cendres sont réparties en deux urnes. L’une revient à sa mère, l’autre à Karl Lagerfeld. «Elles sont dans un endroit gardé secret, a expliqué le couturier. Un jour on y ajoutera les miennes.»


Marie Ottavi, «Jacques de Bascher, dandy de l’ombre», Séguier, 290 p.

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