Jacques A. Bertrand détailleles choses, leurs histoires,leurs maux et leurs mots

Aviez-vous noté que «volé» est l’anagramme de «vélo»? L’auteur de cette «Brève Histoire des choses» raconte la geste du parapluie, de l’ascenseur et de la chaise, ou comment les objets vinrent à nous en traversant la nuit des temps

Genre: Essai
Qui ? Jacques A. Bertrand
Titre: Brève Histoire des choses
Chez qui ? Julliard, 138 p.

Jacques A. Bertrand, c’est cet homme plein d’esprit que vous avez peut-être entendu sur France Culture, les dimanches, chercher des «Papous dans la tête» des mots. Il sait se jouer avec art des lettres, en compagnie de la bande d’écrivains facétieux qu’anime Françoise Treussard. Jacques A. Bertrand, c’est encore cet écrivain qui a raconté, récemment, sa traversée du cancer, dans un livre à la fois pudique et drôle, intitulé Comment j’ai mangé mon estomac . C’est enfin l’auteur d’une ribambelle de livres (au moins 22) qui lui ont valu toutes sortes de prix, dont le Grand Prix littéraire de l’Académie nationale de pharmacie (pour Comment j’ai mangé mon estomac ) et le Grand Prix de l’humour noir (pour Les Autres, c’est rien que des sales types ).

C’est dire que dans le rire, comme dans le malheur, Jacques A. Bertrand se promène des mots plein les poches, des récits à revendre, tous prêts à servir de remontants, d’agréments, de dictons portatifs, de perles, de diamants, bref, une petite fortune littéraire qu’il fait fructifier avec malice, sagesse et patience.

Le voilà qui met ce joli pécule à disposition des «choses», dont il entreprend de repérer l’empreinte dans le temps, dans la langue et dans nos vies à travers une subtile et Brève Histoire des choses. «Rien n’est plus étrange que les choses», nous prévient Jacques A. Bertrand, qui s’applique à le démontrer. Il s’empare ainsi du parapluie, du savon, du chapeau, de l’ascenseur et du cadenas qui ouvrent toute une série de chroniques. Elle s’achève sur la geste du «barbecue» et celles du «fond sonore» et du «fil» – qu’il s’agit, on s’en doute, de ne pas perdre.

Chaînon manquant

Chacune des entrées de ce petit dictionnaire personnel et loufoque – dont on comprend que les sujets touchent de près l’auteur, en l’agaçant (le rond-point), l’intrigant (l’ordinateur) ou en le charmant (le paysage) – un festival de formules. Elles sont, parfois, fort judicieusement empruntées à Pierre Dac ou à Denis Diderot: «A peine manquerait-il un chaînon, paraît-il, – encore que Pierre Dac récusait cette assertion: le chaînon manquant entre le singe et l’Homme, assurait-il, c’est nous.» Ces notules sont aussi d’une virtuosité langagière digne des plus grands acrobates: «L’Homme aspire à se faufiler, sinon à se défiler. Détective dilettante, il mène rarement jusqu’au bout ses filatures. […] Prenez la file, s’il vous plaît», lit-on à la rubrique «Brève histoire du fil».

Oublier l’oubli

Ici, le colossal flirte avec les détails, l’origine du cosmos côtoie la musique d’ascenseur, car «le fond sonore remonte – très exactement – à la nuit des temps», apprend-on au détour d’un chapitre. Là, Cro-Magnon oublie son parapluie. Ailleurs, c’est un grand homme qui travaille du chapeau. L’auteur, lui, nous confie au passage quelques-uns de ses bonheurs et quelques-unes de ses coupables étourderies: «Cette année, j’ai encore oublié de penser à l’oubli lors de la Journée internationale contre l’Oubli».

Fougères géantes

De zeugmes en jeux de mots, de remarques faussement graves en dictons provisoires, en anecdotes et souvenirs poétiques, il n’est pas rare d’être soudain ému ou de rire aux éclats en se promenant dans les textes de Jacques A. Bertrand. Mais il sait aussi faire réfléchir sur l’imposante contemplation séculaire ou la fragilité de l’humaine condition: «Pendant des millions d’années – ce qui est assez long – l’Homme n’a pu sortir de sa caverne sans tomber nez à nez, si l’on peut dire, avec des individus aussi peu affectueux que le crocodile géant, le mammouth à fourrure, le tigre à dents de sabre ou le serpent à plumes, qui le guettait dissimulé derrières des fougères géantes.» Notons au passage que ces grandes fougères font partie du paysage intérieur de Jacques A. Bertrand, puisqu’on les recroise au rayon «paysage», précisément, où elles empêchent par leur taille toutes sortes d’animalcules récemment développés de profiter, dès la préhistoire, des beautés d’icelui.

On notera encore, entre autres trouvailles, un plaidoyer vibrant contre la chaise longue, source de nombreuses et successives frustrations, et quelques remarques qui font regretter le bon vieux temps, tout en donnant envie de rouvrir quelques livres connus, car l’écrivain est aussi un lecteur: «Longtemps, l’homme s’est couché de bonne humeur.»

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Jacques A. Bertrand

«Brève Histoire des choses»

«Méfiez-vous de ceux qui veulent mettre de l’ordre», conseillait Diderot. Il avait bien raison. En même temps, il faut bien ranger un peu de temps en temps»