roman

Jacques Chessex a écrit «Hosanna» en maître styliste et en poète

Le temps d’un enterrement, un écrivain est happé par ses obsessions. Par le souffle poétique qui circule de bout en bout, «Hosanna» subjugue

Genre:
Genre: roman
Qui ? Jacques Chessex
Titre: Hosanna
Chez qui ? Grasset, 128 p.

Un écrivain d’un certain âge assiste à l’enterrement de son voisin, mort de sa belle mort à 91 ans. Nous sommes dans un village, là où vit l’écrivain depuis 30 ans. Le temps que dure la liturgie (ou à peine plus), il se laissera happer par ses obsessions.

Hosanna est le troisième roman posthume de Jacques Chessex. Comme les deux précédents, le texte avait été terminé et corrigé par l’auteur. Sauf surprise, il ne devrait pas y en avoir d’autres(lire ci-contre). Hosanna, par sa forme, condensée, comme serrée dans un poing, par la virtuosité avec laquelle l’écrivain élargit ce cadre, campe une tempête dans l’enceinte d’un petit temple de campagne, par le souffle poétique qui circule de bout en bout jusqu’à l’image finale, délicate comme un jour de pluie, Hosanna, donc, subjugue. Cet ultime roman contient l’œuvre. Jacques Chessex y est tout entier maître styliste et poète.

Revenons au narrateur, cet écrivain qui a déjà enterré nombre de ses amis, assis sur le banc dur, dans la petite église du village. C’est bien dans sa tête, tandis qu’il se doit d’apparaître recueilli, que la tempête tambourine. De ce décalage entre l’extérieur et l’intérieur, phénomène bien connu des enterrements, de l’assemblage des contraires, Jacques Chessex va faire la trame de son roman.

Le romancier prend soin de ne pas lier de trop près son narrateur au pauvre bougre qui se trouve allongé dans le cercueil. Il s’agit de l’enterrement d’un voisin qui ne sera jamais nommé. On en apprendra un peu sur ce vieil homme très pleuré par les siens. Mais l’absence de liens intimes entre lui et le narrateur permet à ce dernier de maintenir un statut d’observateur, d’écrivain en somme. Qui se met en jeu en permanence, puisque tout le récit est à la première personne, mais qui peut aussi convoquer la couleur des heures, des saisons, le passé surtout, les fantômes, le poids des regrets, l’effroi de la culpabilité. Et l’attente, de plus en plus aiguë, de son heure à soi, celle où les rôles s’inverseront, où l’écrivain, le narrateur-Chessex, s’allongera devant ses proches et les villageois.

Tout commence doucement. En habitué des enterrements. Il y a un calme dans les mots. Et tout de suite cette attention au paysage alentour qui apaise permet l’échappée par la grande porte encore ouverte. Car l’étau des obsessions va se mettre bien vite à crisser et le bal infernal des thèmes chessexiens entamera sa transe.

Avec humour, l’écrivain-narrateur se demande d’abord pourquoi il est encore là. Serait-il meilleur que ses amis, partis avant lui? Serait-il jugé «digne d’accéder à l’âge supérieur des hommes vieux»? S’ensuit la comparaison que l’écrivain ne peut s’empêcher de faire entre le voisin mort et lui. A entendre le pasteur louer cette vie dévouée au travail et à l’engagement dans le bien, le narrateur se rapetisse sur son banc. «Vide et béance», résume-t-il par-devers lui son existence propre. Le voisin a fondé des fromageries, le voisin a construit sa maison de ses propres mains. Le narrateur sombre. Ses pensées s’emballent. Il se voit tomber à la sortie du temple, tomber devant tous sans que personne ne le remarque.

Il retrouvera son calme, bercé par les cantiques, entouré par sa communauté (aimée et honnie tout à la fois). Pour peu de temps.

Jacques Chessex reprend ici la technique du dialogue intérieur avec une voix surgie dont ne sait quel Jugement, dernier ou pas. Comme dans L’Interrogatoire (2011), cette voix est au mieux peu empathique, au pire inquisitrice. Elle a en tous les cas peu de patience pour les secousses et les spasmes de l’écrivain, de plus en plus happé par les traumas du passé. Un fantôme, appelé le Visage, va s’inviter ainsi dans la cérémonie.

Le romancier excelle à croiser les récits et les temporalités. De la cérémonie, on s’échappe vers le passé d’enseignant de l’écrivain, on découvre petit à petit qui est ce Visage aux yeux sombres, comment le drame s’est noué et comment il déclenche encore, jusqu’au banc de la petite église, une intense culpabilité chez le narrateur. On découvre aussi les échanges que l’écrivain a eus avec son voisin, avec la Suisse centrale, terre d’origine du mort. Surgit aussi le fou des tombes qui peut être violent.

Le culte terminé, la communauté se rend au cimetière. Le grand-père reposera aux côtés de son petit-fils fauché à 25 ans. Le narrateur retrouve pour sa part Blandine, sa compagne au «sexe de miel». Blandine qui rassérène, Blandine qui se moque de lui, qui le ramène sur terre. Le dernier tiers du livre est occupé par cet après-enterrement. L’écrivain note le calme qui revient lentement au cimetière. Mais le village par contre est comme gagné par la folie. Une atmosphère à la Vampire de Ropraz s’installe. Avec prodiges et tocs morbides en tous genres.

Il faut ici, avant de terminer, rendre hommage au style qui déploie ses sortilèges de bout en bout d’Hosanna . Qu’est-ce que le style si ce n’est la façon d’imprimer sa chair aux mots de façon à ce qu’ils battent aux tempes des lecteurs. Les mots, ici, rougeoient, les mots poudroient. Une scène, il y en a tant. A la fin de la cérémonie, les préposés des pompes funèbres se saisissent des fleurs et couronnes. Dans «l’air bruni» de la chapelle, ces fleurs qui étincellent, rouges et or, battent le rappel de l’infinie solitude.

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Jacques Chessex

«Hosanna»

«Le temps s’enfuit impoliment après l’enterrement du voisin. Autour de chez lui et de chez moi, les arbres ont jauni en peu de jours; les cigognes se sont perchées une semaine sur les pylônes de la cimenterie, dernière halte parmi nos tombes sur la route de Gibraltar»
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