«Qu’est-ce qui dit que je suis vivant et qu’est-ce qui dit que je suis mort?» demande le narrateur de la nouvelle qui clôt Passage de l’ombre, un recueil qui réunit 17 textes inédits de Jacques Chessex. Où est la frontière? Quelle est la limite entre les mondes? Ces questions parcourent l’entier de ces nouvelles, dont la moitié environ sont parues dans des revues françaises, québécoise ou dans la presse suisse (24 heures, Edelweiss) entre les années 1980 et début 2000. Parmi les manifestations qui marquent le dixième anniversaire de la mort de l’auteur de Carabas, de L’Ogre, de L’Economie du ciel ou d’Un Juif pour l’exemple, la parution de Passage de l’ombre constitue évidemment le point d’orgue. Et ce bouquet de textes tient la note, comme une basse continue, déployant les thèmes de l’écrivain, cartographiant son territoire littéraire: ici, les fous sont sages, les vieillards pistent la vie, les vivants communiquent avec les morts, l’érotisme est la voie express vers le mystère ultime, ces épousailles éperdues, criardes, pathétiques entre humain et divin, profane et sacré. Ecrire pour passer les frontières, dépasser les bornes, s’approcher de l’au-delà, du visible, des conventions.

Chambre du dormeur

Les 17 nouvelles avaient été rassemblées par Jacques Chessex en vue d’une publication. On est loin donc de «fonds de tiroir» épars. Jean Chessex, l’un des deux fils, raconte au téléphone l’enveloppe jaune qui contenait les textes avec, dessus, un titre, Le Portier. Si toutes les nouvelles sélectionnées par l’écrivain se retrouvent bien dans le recueil qui paraît aujourd’hui, l’ordre des textes a été modifié. Et c’est une autre nouvelle, Passage de l’ombre, qui donne son titre à l’ensemble. Ce travail d’édition tient ici de la composition musicale, avec prélude, thèmes et coda. Ainsi disposée, chaque nouvelle déploie ses ailes. Si l’on passe rapidement sur quelques-unes, la grande part crépite du génie propre à l’auteur.

Lire aussi: 2019, année Jacques Chessex

Ainsi de La Pluie des collines qui ouvre le bal. Avec cette somptueuse évocation du sommeil un après-midi de pluie, l’auteur capture, en quelques pages, une vie, de l’enfance à la mort, pareille à un songe, tout juste entraperçu. Ici, ce sont les frontières entre le dedans et le dehors qui sont floutées. Entre la chambre du dormeur, «remplie de lumière verte», et le paysage alentour, «le cirque des collines luisantes d’eau, la brume qui flotte sur les crêtes», le bruit de la pluie vient abattre les murs. La maîtrise de l’écrivain pour décrire la masse sonore qui se déverse par la fenêtre et l’état d’attente, inexpliqué, qu’elle provoque chez celui qui écoute, allongé dans «l’air humide», cette maîtrise, donc, est saisissante. Mais ce n’est qu’un début. Le vacarme rompt la frontière entre veille et sommeil, modifie le cours des années, superpose les souvenirs. Imperceptiblement, l’attente de la fin de la pluie s’est muée en attente de la fin tout court.

Les glaciers, la blancheur

Comme en écho, Le moment de vous décider ferme le recueil. Un homme âgé joue à être mort, comme lorsqu’il était enfant et qu’il se couchait sous les arbres: «Il suffisait de répéter: «Je suis mort, je suis mort», tout de suite c’était un autre vent dans d’autres branches, comme si les arbres avaient grandi, le vent était devenu plus doux, le temps immobile.» Dormir, mourir, où est la frontière? Il s’exerce à l’effacement, les yeux sur les nuages, l’esprit tourné vers les glaciers, la blancheur. Puis on comprend que le vieil homme est pensionnaire d’une institution et qu’on le presse de disparaître: «Allez, allez, c’est le moment de vous décider!»

Entre ces deux textes bordés de songes et de visions, plusieurs nouvelles où l’enfermement revient comme un leitmotiv. Asiles de vieillards, de fous, pensionnat pour adolescentes handicapées ou assistées. Ainsi dans Innocenti, où un écrivain charmé par une bâtisse désertée loue ce qui a été en fait un lieu d’accueil tenu par des religieuses. Les bonnes sœurs abusaient des jeunes filles placées sous leur garde. Mépris rigolard du notaire qui raconte un peu «l’affaire» («ha-ha-ha») mais qui n’en mènera pas large au moment de la reconstitution des séances de violence.

Porteurs de songes

Plusieurs textes (Les Clous, Les Prophéties, La Culotte) sont, plus nettement encore, des dialogues, entre un individu qui dérange (malade, vieux) et une voix qui incarne la norme, médecins chefs, infirmières. Dehors, la nature se déploie en liberté, dedans, on cadenasse toute expression divergente. Mais Laure qui cloue ses draps, le vieux qui lit l’avenir dans le chant des oiseaux ou Valentin qui part dans les bois et y ramasse des culottes, trouvent des leviers, même frêles, de résistance. Les voyants, ce sont eux.

S’ajoutent les nouvelles érotiques, Le Portier», L’Adoration; des dialogues sur la quête spirituelle, l’effacement, encore (La Préparation aux conférences, Un Elu trop lourd). Et des échappées, placées comme des respirations: la promenade d’un couple en rupture dans Elégie alpestre; la très picturale Le Temps des cerises, un soir de Saint-Martin où rutilent les cuivres de la fanfare et les visages des buveurs. Enfin, autre mois de novembre, autre bijou d’écriture tendue, ramassée, Passage de l’ombre, où l’on retrouve les oiseaux, messagers des morts, passeurs de toutes les frontières, porteurs de tous les songes.


NOUVELLES

Jacques Chessex, «Passage de l’ombre», Grasset, 120 p.


Festival Chessex, 10 ans déjà, du 9 au 13 octobre, Centre culturel des Terreaux, rue des Terreaux 14, Lausanne. Programme sur https://www.jacqueschessex.ch/festival