Livres

Quand Jacques Chessex rôdait dans «L’Hebdo»

A l’orée du IIIe millénaire, l’écrivain vaudois a tenu une chronique bimensuelle dans le magazine romand. Ces textes inspirés sont réunis dans «Dire la gloire et la menace»

En janvier 2000, L’Hebdo lançait une nouvelle formule. La dernière page du magazine romand était dévolue à «La chronique de l’écrivain», Yves Laplace et Eugène tous les mois, tandis que Jacques Chessex se taillait la part de l’ogre avec une chronique tous les quinze jours.

Ariane Dayer, rédactrice en chef, voulait absolument accorder une place d’honneur au seigneur des lettres romandes dans ses pages. Echaudé par quelques turpitudes complaisamment étalées dans certains romans, son adjoint, le signataire de ces lignes, était moins enthousiaste. J’avais tort.

Aller à l'essentiel

Jacques Chessex est le seul écrivain suisse à avoir reçu le Prix Goncourt. Mais le roman est sans doute le genre qui lui convenait le moins. Et la chronique celui où il excellait – comme en témoignent Portrait des Vaudois ou L’imparfait. Affranchi des structures narratives, l’écrivain va à l’essentiel, se dévoile sans se dissimuler derrière des prête-noms de papier, taille dans la chair vive des jours, des heures et des souvenirs. Les 34 textes publiés dans L’Hebdo entre le 20 janvier 2000 et le 30 août 2001, et rassemblés aujourd’hui sous le titre Dire la gloire et la menace, sont magistraux.

Anecdotes de jeunesse, exercice de l’écriture, réflexion sur le monde des arts, des lettres et de la musique, il fait feu de tout bois. Sa prose manifeste une vigueur, une hargne qui ont singulièrement déserté la littérature contemporaine. Curieux de tout, il fait l’éloge de Forest Whitaker dans Ghost Dog, de Jarmusch ou de Tom Waits, dont la voix éraillée nous avertit que «l’homme retourne à la poussière […] et que le crâne de Yorick luit encore sous le gazon reverdi».

La mort au bout

Il fait l’éloge de la lenteur, qui «révèle en profondeur le suc des choses vues». Il déambule entre chien et loup, le vieux matou aux yeux jaunes, observe, hume, goûte, et célèbre le Rôdeur dans ce qui ressemble à un autoportrait dans la pénombre: «Rôder, c’est le repérage des chemins obscurs.» Il se souvient d’une rencontre inopinée avec Joseph Losey, dans le train entre Paris et Lausanne, un moment d’amitié spontanée, largement alcoolisé et sans autre suite que le fil des jours et la mort au bout.

Il regrette le temps où il y avait des verres de cristal dans les wagons-restaurants, quatre cafés et des platanes sur la place de la Riponne, à Lausanne, et où la littérature était consubstantielle à la vie. Son lien aux livres est profond, passionné, charnel. Il invoque ses maîtres, ses pairs et ses amis, Ramuz, Gide, Eluard, Flaubert, Jacques Roman, Yves Berger, François Nourissier – et foudroie au passage un folliculaire local qui lui a manqué de respect.

«Il fallait tuer la nuit»

Tout a une fin. Le budget rédactionnel de L’Hebdo a été revu à la baisse, et la littérature a fait les frais de ces restrictions. J’ai cessé de recevoir tous les quinze jours une enveloppe jaune de format A5 qui contenait trois ou quatre feuillets de papier pelure jaune pâle dactylographiés et minutieusement corrigés à la plume feutre noire, ainsi qu’un aimable petit mot manuscrit. Ces textes, dont j’ai eu le privilège d’être le premier lecteur, s’évadent aujourd’hui des caves et des placards où de vieux exemplaires du magazine sombrent dans la poussière et l’oubli pour trouver de nouveaux lecteurs et résonner encore. Edité pour marquer le dixième anniversaire de la disparition de l’écrivain, ce livre est un cadeau inespéré. La première des chroniques commence par cette injonction: «Il fallait tuer la nuit»…


Roman

Jacques Chessex

«Dire la gloire et la menace»

Editions de l’Aire, 160 p.

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