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Jacques Chirac, une vie à lire

Le président français décédé jeudi fut un politicien rêvé pour ses biographes. Une «folle allure», des campagnes électorales en forme de conquêtes, des accidents de carrière à répétition, mais aussi des secrets très verrouillés. Une vie à lire, sur un homme qui préférait les arts aux lettres

«En tant que président de la République, je sais aussi que mon rôle est de veiller à ne point laisser les tensions sociales s’envenimer au point de compromettre les équilibres précaires d’une nation comme la nôtre…» Nous sommes en décembre 1995. Depuis le mois de mai, Jacques Chirac est installé à l’Elysée. Enfin! Mais alors que gronde, sous la neige, l’épreuve sociale qui coûtera son poste à son premier ministre Alain Juppé, ce chef de l’Etat tellement habitué aux emportements de ses concitoyens sent déjà tanguer le bateau de sa présidence.

Il le racontera, plus tard, dans ses Mémoires (Ed. Nil), dédiés simplement «Aux Français» et publiés en 2011. Deux volumes et des dizaines de clichés le montrant sous tous ses angles politiques. Chirac, on l’oublie trop, fut aussi un animal photographique dont les mimiques, les gestes et la stature firent le bonheur des magazines. Choix révélateur: la première photo du Temps présidentiel, le volume II, montre Jacques Chirac serrant la main, sur le tapis rouge, à François Mitterrand lors de la passation de pouvoirs du 17 mai 1995. La fin d’un duel politique transformé, peu à peu, en complicité entre ogres du pouvoir.

Le récit d'une époque

La vie de Jacques Chirac fut à la fois une aventure personnelle et le récit d’une époque. Pas étonnant, dès lors, qu’elle ait fait le bonheur de ses biographes. Au premier rang: Franz-Olivier Giesbert, auteur de Chirac, une vie, réédité en 2014 (Ed. Flammarion). Le fondateur du RPR et le journaliste se ressemblent tant. Jouisseurs. Traîtres. Prêts à se damner pour un beau geste et pour le panache d’une phrase. Mais au fond si centristes, si peu prêts à «casser la baraque». «De toute évidence, il n’a pas rencontré en chemin la grande idée qui le dépasserait», note cruellement Giesbert, également biographe de François Mitterrand.

Son Chirac est un «artiste» sans cesse en représentation. Il y a du Cyrano et du roi Lear dans cet homme né en 1932 et définitivement marqué par sa jeunesse dans les années 1950. Les filles sont alors encore prudes. La guerre en Algérie– où il partira comme sous-lieutenant et adorera l’expérience militaire – fauche les vies de milliers de jeunes conscrits. De Gaulle surplombe la République en connétable sourcilleux. Chirac est le fruit de cette société d’ordre, conservatrice. Il a commencé à l’extrême gauche, pour vite l’abandonner. «Il se contente de rêver sa révolution. Il ne la construit pas, poursuit Giesbert, il voulait tout refaire proprement, selon la raison et la morale.» Chirac revient d’un voyage aux Etats-Unis en 1953. Il s’embarque pour Alger en 1956. Guerre froide et vraie guerre. «Son père fut grièvement blessé à 19 ans en 1917», nous rappelle justement Pierre Servent dans Les Présidents et la Guerre (Ed. Tempus). Le chiraquisme est d’abord un combat.

«Chirac ne se réalise jamais que dans l’action»

Christian Boyer, dans son Jacques Chirac. Une vie pour la France (Ed. Tallandier), peint pour sa part l’homme public et privé avec son appareil photo. Fascinant. C’est la France qui défile, des grèves ouvrières de 1968 au portrait officiel du président, réalisé par Bettina Rheims. La vie de François Mitterrand fut un roman. Celle de Jacques Chirac fut un style. «le système Chirac est une pompe aspirante qui ne laisse ni répit ni recul. Entre un premier ministre [Alain Juppé] qu’il faut coacher et un président qui sort son portable à toute heure du jour et de la nuit…», écrit François Bazin dans Le Sorcier de l’Elysée, sa biographie du conseiller en communication Jacques Pilhan qui passa avec armes et bagages de Mitterrand à son successeur, en 1995.

La conquête, puis ce sentiment de vide lorsque le pouvoir est conquis. «Chirac ne se réalise jamais que dans l’action», écrivent, comme beaucoup d’autres, Eric Branca et Arnaud Folch dans Histoire secrète de la droite (Ed. Nouveau Monde). Avec, comme arme ultime, son sens de la formule, du peuple, et des virages politiques en épingle: «Je vais vous surprendre par ma démagogie», annonce-t-il à ses soutiens, lors de la campagne présidentielle de 1995 face à Edouard Balladur, cet «ami de trente ans» qui vient de le trahir et que tous les sondages donnent gagnant. Chirac mentit beaucoup. Mais les mensonges ne font-ils pas de formidables livres?

Une certaine lassitude

Place à l’émotion pure. Aux larmes. Au retour sur une vie. Dans Les Chirac. Les secrets du clan (Ed. Robert Laffont), Béatrice Gurrey, qui l’a longtemps suivi pour Le Monde, fend enfin l’armure. On connaissait, côté privé, le Jacques Chirac amateur d’art et de civilisations lointaines. On le savait lecteur «rapide», préférant la poésie aux romans, et la mélancolie des textes courts à la tragédie des fresques littéraires. Nous sommes en 2005. ««Il y a chez ce président comme une lassitude de l’histoire toujours recommencée, une sorte d’accablement qui ressemble à s’y méprendre à l’usure du pouvoir», note l’auteure.

Derrière? Une blessure. Celle de la maladie de sa fille Laurence, anorexique (elle décèdera en 2016). Un rapport de force conjugal aussi, avec ces deux «piliers» que sont, côté ordre bourgeois, son épouse Bernadette, et côté coups de communication, sa seconde fille, Claude. La vie à lire de Jacques Chirac ressemble à ces feuilletons littéraires du XIXe siècle: chaque épisode fut un roman. Mitterrand construisit sa légende avec les mots. Giscard découragea ses biographes par son caractère hautain. Sarkozy devint sa propre caricature. Chirac fut peut-être le seul, au fond, à s’avancer dans l’arène politique sans bouclier. En fantassin. «Je vous préviens, je ne dirai du mal de personne», avait-il annoncé à Jean-Luc Barré, qui l’aide à écrire ses Mémoires. Le roman chiraquien fut celui d’une unique volonté, férocement préservée des pièges du pouvoir: se faire aimer.

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