Il ne sait pas s’il ose le dire, mais il le dit quand même: «Cannes, c’est l’enfer!» Il ne l’affirme pas d’une manière tonitruante, mais le glisse d’une voix calme et posée, apaisante. «C’est bien pour les films, mais après deux jours on est cuit. On enchaîne des interviews de dix-quinze minutes et au final, on n’a pas l’impression d’être intéressant. C’est bien que vous soyez venu me voir avant.»

C’est en amont du Festival de Cannes que l’on rencontre, à Paris, Jacques Doillon. Durant une bonne heure, loin du tumulte de la Croisette, on l’écoute évoquer Rodin, le long métrage qu’il présente cette année en compétition, le jour de sa sortie en salle. Au-delà du vertige promotionnel qui l’attend – c’est la troisième fois qu’il concourt pour la Palme d'or, la troisième qu’il montre un film à Cannes –, le Français est néanmoins heureux. «La Drôlesse (1979) avait été très bien reçu, La Pirate (1984) très mal. Mais dans les deux cas, ça avait été favorable au film. Chaque année il y a un petit scandale, et c’était tombé sur La Pirate. Lors d’une scène avec deux femmes nues dans une chambre, les gens sifflaient… J’ai fait 6000 entrées sur la première journée à Paris, ce qui ne m’était jamais arrivé. La mauvaise réputation de Cannes était formidable.» Il est donc content pour Rodin, qui potentiellement pourra être vendu dans de nombreux territoires.

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Par l’ampleur de son sujet, Rodin est l’une des réalisations les plus ambitieuses de sa carrière, démarrée au début des années 1970 avec L’An 01. Sans réfléchir, Jacques Doillon acquiesce. Assurément, parmi la trentaine de longs métrages qu’il a réalisés, celui-ci fera partie de ceux qui resteront. Il cite aussi La Drôlesse, Le Petit criminel (1990) et Ponette (1996), avant d’évoquer La Vie de famille (1985) et La Fille de 15 ans (1989), deux œuvres méconnues «qui n’ont pas eu de grandes sorties». Car, même s’il fait partie des grands noms du cinéma d’auteur français, et malgré l’enthousiasme quasi constant de la critique, l’ex-compagnon de Jane Birkin n’a que très rarement connu le succès. Il le rappelle sans amertume. Son long métrage précédent, Mes Séances de lutte (2013), n’a été montré que dans deux salles parisiennes. «Mais c’est un film que j’ai aimé tourner, et qui n’est pas totalement raté, il me semble.» Et c’est surtout de ce film qu’est né Rodin. «Je montrais un couple qui faisait de la lutte, car j’avais envie de dire que les corps expriment beaucoup de sentiments, qu’ils parlent. S’il y a un sculpteur dont les corps parlent, c’est bien Rodin.»

Lorsque je ne travaille pas, je ne vais pas bien. Plus on travaille, plus on sait, plus c’est facile

Besoin de fiction

C’est ainsi qu’une productrice qui a perçu ce rapport à la sculpture lui propose un documentaire pour le centenaire de la mort de l’artiste. Comme il n’a pas de travail, il accepte. Plus il approfondit ses connaissances sur un artisan dont il admire le côté bricoleur et expérimental, plus il se rend compte qu’il est en train d’écrire une fiction. «J’ai besoin d’acteurs pour incarner les sentiments. Alors, j’ai dit non au documentaire, et j’ai continué dans la fiction.» L’acteur, ce sera Vincent Lindon. «Je ne voyais pas, à tort ou à raison, quelqu’un d’autre capable de le faire. Mais si je lui donne à lire mon scénario, et qu’il dit non, je fais quoi? Je prends le scénario et je le jette au milieu d’autres scénarios non tournés? Par chance il a eu une vraie curiosité.»

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Dans le premier plan du film, on voit le sculpteur au travail. Jacques Doillon, tout en se penchant par la suite sur sa relation avec Camille Claudel et avec Rose, la mère de son enfant, laisse de la place aux gestes de l’artiste, à sa quête d’absolu. «Je n’ai jamais aimé avoir un premier acte censé présenter les personnages et l’intrigue. Truffaut et Tavernier le font, moi je préfère démarrer au deuxième acte. Je déstabilise les spectateurs qui aiment qu’on les amène tout doucement vers le sujet.» La méthode Doillon passe également par un tournage à deux caméras, afin de filmer les scènes sans interruption, dans leur continuité. Il aime multiplier les prises. «Après trois prises, avec ce que vous avez écrit et les dialogues, vous avez une scène plutôt bien jouée. Mais ça n’a aucun intérêt, il faut continuer; on ne refait pas une prise pour la refaire, on avance en gardant ce qui a fonctionné et en essayant d’autres choses, et tout d’un coup, c’est là. C’est ça, le bonheur de faire un film.» Les comédiens? «Il ne s’agit pas d’être un tyran, il faut parler avec eux, leur donner son sentiment et suggérer des ajustements. Entre chaque prise, j’essaie de leur dire très doucement et tranquillement, dans l’oreille, ce que j’imagine et ce que je crois.» Il est important, dit-il, d’avoir des acteurs travailleurs et en même temps joueurs.

Trois années bénies

«La beauté, on la trouve que dans le travail». On dit à Jacques Doillon que lorsque Vincent Lindon prononce cette phrase dans le film, on l’entend lui autant que le personnage. Il soupire. «Je n’ai fait qu’une trentaine de films alors que j’aurais voulu en faire quatre-vingt-dix, c’est misérable. Quand je vois Ozu, Mizoguchi et Ford, qui faisaient deux-trois films par année, et souvent des chefs-d’œuvre… Lorsque je ne travaille pas, je ne vais pas bien. Plus on travaille, plus on sait, plus c’est facile. Il y a trois années durant lesquelles j’ai pu faire deux longs métrages, c’étaient des années bénies. Il fallait écrire, tourner, monter, mixer, puis repartir, j’ai adoré.»


Profil

1930. Naissance à Paris

1975. «Un Sac de billes», d’après Joseph Joffo

1990. «Le Petit Criminel», trois nominations aux Césars

1994. «Du fond du cœur», sur Germaine de Staël et Benjamin Constant

2017. En compétition à Cannes avec «Rodin»