Aurait-il scellé un pacte avec le diable ? Serait-il désormais le nouveau Dorian Gray de la chansons française ? On pourrait le croire tant la scène gomme chez lui ces traces du temps écoulé qu’on devine quand on l’approche de trop près. Jacques Dutronc se porte comme un prince. A 66 ans, le Corse d’adoption est si fidèle à son image, si proche de ce que le public a retenu de ses années yé-yé, qu’on le croirait plongé dans un exercice réussi d’autoparodie. Lorsqu’il fait son apparition, dans la salle comble de l’Arena de Genève, c’est surtout d’une compression vertigineuse du temps qu’il est immédiatement question.

Dutronc est de ceux qui peuvent garder vivants des mots et des notes vieilles de quatre décennies. Quelques secondes suffiront pour saisir l’affaire. Le temps, pour l’histrion de saluer le public avec détachement, depuis un fauteuil en cuir et d’attaquer avec une indolence devenue légendaire « J’aime les filles ». Dès ce premier morceau qui inaugure une salve ininterrompue de tubes, on se dit que sa voix de crooner flegmatique a toujours cette charge séductrice que des milliers de mâles lui envient. Dutronc s’essaie dans le rôle d’entertainer, aussi, mais ce n’est pas vraiment pour lui : les blagues un brin forcées, placées quasi toujours sous la ceinture, dévoilent un artiste gauche.

Mais le réel problème avec le chanteur qui a décidé de rompre avec un silence qui durait depuis 1993, est ailleurs. Dans l’ensemble d’un répertoire abordé avec une artillerie lourde, faite de guitares aux riffs anachroniques et de rythmiques cogneuses. Gros emballage rock, donc. Voilà de quoi est fait le choix du Dutronc des années 2010. Une orientation paresseuse et ronronnante qui aplatit les finesses et dévoile un investissement artistique maigrichon. De l’heure et demie de spectacle, il n’y a aura que quelques rares instants habités par la grâce. On se souviendra, notamment, d’un «Il est cinq heures, Paris s’éveille » saisissant, abordé en acoustique. Juste de quoi nourrir les regrets.