Sa définition la plus aboutie du bonheur? L’inertie, sans aucune hésitation. Les faits corroborent son credo. Depuis sa retraite corse, sur les hauteurs de Monticello, Jacques Dutronc n’a fait, pendant les dernières dix-sept années, qu’étoffer son art de l’absence et son penchant pour l’oisiveté. Voilà que son retour aux affaires musicales, sur les scènes de France, de Belgique et de Suisse pose question. L’homme aux Ray-Ban et à l’éternel cigare se voudrait-il du mal? Aurait-il ressenti l’envie de vivre le malheur que pourrait lui procurer l’incessant ballet d’une tournée opulente? Alors que son unique étape suisse approche – à l’Arena de Genève, vendredi 5 février – les raisons de ce retour inattendu oscillent entre l’argument de façade et la justification burlesque.

La légende veut que le fils du chanteur, Thomas, ait réussi à le convaincre sur un lit d’hôpital. Le père aurait pris le temps de comprendre et de mesurer, alors qu’il était convalescent après une greffe osseuse, l’énorme attente du public. Dix-sept ans de silence, cela ouvre l’appétit des fidèles. L’intéressé, lui, admet le déroulement des faits et ajoute une touche d’incongruité dont il conserve le secret: «Le dernier mot, ce sont mes chats qu’il l’ont eu. Je leur ai préparé deux gamelles. Une vingtaine d’entre eux s’est ruée sur celle où j’avais marqué «tournée», la dizaine restante vers l’autre.»

Dans une arrière-salle du Zénith de Toulouse, Jacques Dutronc vient d’achever un épisode de sa longue dramaturgie musicale. L’homme est intact, si fidèle à son image qu’on le croirait plongé dans un exercice d’autoparodie. Le cigare éteint (loi antifumée oblige), le regard caché par des lunettes que seuls ses rôles sur grand écran ont réussi à lui ôter, une veste en cuir et des bottes de cow-boy, Jacques Dutronc sirote du rouge, flegmatique, comme toujours. «Cette tournée prévoyait 51 concerts, on ne cesse d’ajouter des dates et on atteint aujourd’hui les 80. Je vais terminer ma course sur un déambulateur.»

Résister à l’engouement, voilà peut-être le défi majeur de son come-back. Dutronc père n’échappe pas aux règles du marché qu’imposent les adieux et les retours à la scène. Avant lui, Polnareff, Johnny, Sardou et tant d’autres ont démontré qu’un départ peut s’éterniser et prendre les allures d’un éternel retour. Comme d’autres avant lui, le chanteur assure que ce sera sa dernière. Et il faut le lui souhaiter, car l’artiste vu sur la scène de Toulouse confirme son incapacité endémique à investir pleinement l’instant. Son détachement princier confine encore et toujours à cette forme de paresse gâtée sur laquelle le mythe Dutronc repose depuis près de quarante ans. En Gascogne comme ailleurs, le chanteur aligne ainsi ses tubes comme un exécuteur testamentaire prendrait note des biens à distribuer.

L’investissement artistique paraît si maigre, dans cette musique revenant – c’est frappant – dans un gros emballage rock, qu’on pourrait crier à l’outrage. Le Dutronc des années 2010 a décidé d’en faire le moins possible, de simplifier les arrangements, d’élaguer dans les orchestrations. Et naturellement, le choix est assumé: «Je joue un répertoire fait d’incontournables, je n’ai presque pas le droit de le toucher parce que les gens veulent ça, ils veulent entendre ce qu’ils connaissent. C’est un concert très rock, comme j’aurais aimé qu’il soit en 1966, quand j’ai démarré.» Dutronc réalise donc un rêve? Voilà qui laisse songeur. Et si le dandy avait toujours été plus Johnny que Gainsbourg? Plus porté sur le trait appuyé que sur le raffinement?

Sa voix, intacte, rendue si possible plus irrésistible par le temps écoulé, mériterait en tout cas d’autres attentions instrumentales. Il aura suffi que le Zénith toulousain résonne d’un bouleversant «Il est cinq heures, Paris s’éveille» abordé en acoustique, pour saisir ce qu’aurait pu être Jacques Dutronc si la paresse ne lui était pas si chère. L’homme de l’inertie a donc décidé de bouger, mais pas jusqu’à sacrifier entièrement le bonheur de la fainéantise.

En concert à l’Arena de Genève, ve 5 fév. à 20h (loc. Fnac et Ticketcorner).