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Jacques Ellul, protestant et libertaire, en lutte contre le pouvoir absolu de la technique

Plusieurs livres permettent de découvrir un penseur original et méconnu du XXe siècle. A la fois de tendance gauche libertaire et chrétienne, Jacques Ellul fut durablement ostracisé. A l’heure des inquiétudes écologiques, son propos sort de l’ombre

Genre: biographie
Qui ? Jean-Luc Porquet
Titre: Jacques Ellul, l’homme qui avait (presque) tout prévu
Chez qui ? Cherche-Midi, 362 p.

Genre: biographie
Qui ? Stéphane Lavignotte
Titre: Jacques Ellul, l’espérance d’abord
Chez qui ? Olivétan, 102 p.

Genre: entretiens
Qui ? Frédéric Rognon
Titre: Générations Ellul
Soixante héritiers de la pensée de Jacques Ellul
Chez qui ? Labor et Fides, 390 p.

En 1960, Aldous Huxley est interrogé sur ce qui constitue à ses yeux le meilleur livre consacré aux questions technologiques. L’écrivain britannique, auteur d’un célèbre roman d’anticipation, répond: «Sans aucun doute, La Technique ou l’enjeu du siècle de Jacques Ellul. Ce livre a réussi avec la critique de la technique ce que j’avais essayé de faire avec Le Meilleur des mondes

Jacques qui? Faisons les présentations. Jacques Ellul n’est pas du genre à sortir d’une petite boîte. On peut le décrire comme un penseur marxiste de tendance anarchiste. Comme un protestant engagé, un militant écologiste avant l’heure, un sociologue non professionnel ou encore un paisible professeur de droit qui vécut la majeure partie de sa vie (1912-1994) entre Bordeaux et Pessac. Un homme de tempérament et de rigueur, insensible aux paillettes parisiennes et soucieux de forger une critique radicale de la modernité tout au long de ses 58 ouvrages et centaines d’articles parus dès la fin de la Seconde Guerre mondiale. Un marginal enfin, niché dans le bagage culturel de quelques aficionados de différentes tendances.

Il fallait sans doute le prétexte des 100 ans de sa naissance pour redécouvrir l’homme et son œuvre, ou du moins une infime partie republiée. Le livre du journaliste Jean-Luc Porquet, lui-même réédité et actualisé (la première édition date de 2003) offre un panorama décoiffant et synthétique de la pensée d’Ellul. Générations Ellul de Frédéric Rognon prolonge et approfondit un chapitre du livre de Porquet consacré aux héritiers du maître, et le pasteur Stéphane Lavignotte, dans L’Espérance d’abord, aborde la question de la foi, centrale, dans l’œuvre du Bordelais.

Trois livres donc pour mieux comprendre cette pensée originale fondée sur un refus sans compromis de la «Technique». Contre quoi Ellul vitupère-t-il, les voitures, les usines, les frigos? Ce serait bien faible. Ce qu’il dénonce, avec virulence, c’est l’idée du progrès érigé en idole sacralisée.

Le triomphe de la machine au XXe siècle, après sa lente gestation au XIXe, a complètement transformé le rapport de l’homme au monde et envers ses semblables. Alors que la technique était autrefois subordonnée à d’autres impératifs, (par exemple religieux dans les sociétés traditionnelles), elle s’est érigée en système totalisant et règne sans partage sur le monde occidental.

Fascinées par ce dieu païen, les sociétés dites industrielles n’ont même plus la possibilité de penser – de se penser – en dehors du schéma technicien. Celui-ci repose sur la production effrénée, sur l’injonction à la consommation sur la valorisation du nouveau («plutôt jeter que repriser», tel est le mantra qu’on répète aux enfants dans Le Meilleur des mondes). Le système n’offre que des réponses techniques à des problèmes politiques, sociaux, environnementaux.

Le «système» a aboli le sacré (ou plutôt se l’est réapproprié), la profondeur du temps et toute forme de diversité culturelle. Il exporte ses «bienfaits» dans le monde et tend à l’uniformiser. Et surtout, il ne permet plus de penser l’avenir. Comme un chien fou, le système n’obéit qu’à une seule loi: favorisons l’émergence de nouvelles techniques et utilisons-les, que ce soit la bombe atomique ou le clonage humain…

Cette vision désenchantée du monde peut rebuter. Ellul n’est toutefois pas un pessimiste. Stépane Lavignotte le montre clairement, il invite à l’action: «Chacun est dos au mur. […] Fermer toutes les issues empêche l’humain de s’en remettre à l’espoir que d’autres agissent à sa place.» Quand l’espoir meurt, l’espérance naît: pour Ellul, elle est tout le contraire de la résignation: «brûlante, farouche, excessive, débordante, questionnante…» Chacun est appelé à résister au régime capitaliste, mais d’abord en soi-même et non en adhérant à un programme révolutionnaire.

Dans sa jeunesse, Ellul s’est épris, presque en même temps, de Marx et de Dieu. Une affinité intellectuelle pour le premier, un amour mystique pour le second. Il restera fidèle aux deux toute sa vie, bien qu’«écartelé», comme l’écrit Jean-Luc Porquet. Quand encore adolescent, le jeune Ellul doit travailler pour subvenir aux besoins de ses parents ruinés par la crise des années 30, la pensée de Marx lui est salvatrice. Il ne sera pourtant jamais communiste. Dieu, ce fut un coup de foudre, une conversion subite à 17 ans. Le Bordelais siégera dans les instances de l’Eglise réformée de France, laquelle n’apprécie pas toujours ses accents libertaires.

Au pays de Sartre, un penseur dit chrétien n’a aucune chance de se faufiler sur l’estrade, à plus forte raison dans les années 50-60. En bons termes avec Guy Debord, il tente d’adhérer au mouvement situationniste, puisque sa théorie coïncide bien avec l’apocalyptique Société du spectacle, mais il se heurte à un refus pour cause de religion. Ellul assume toutefois parfaitement son statut d’outsider, et se satisfait d’une certaine renommée aux Etats-Unis, où l’on admet plus facilement une pensée hétéroclite.

Et surtout, il ne manque pas d’activités associatives: à Pessac, sa maison est un lieu de rencontres «des hippies, des théologiens protestants, des collègues de la fac, des étudiants, etc.», se souvient le journaliste et éditeur français Jean-Claude Guillebaud. Ellul aura son heure de gloire auprès de jeunes aspirants à la résistance contre le système, tels que José Bové… Il s’engagera dans diverses causes environnementales, à commencer par la défense des côtes de l’Aquitaine.

En matière de dogmes, Ellul évite (presque) tous les écueils. Aussi il récuse toute idée de révolution politique centralisée qui prendrait le pouvoir pour inverser la tendance. Il rejette furieusement toute forme de violence, et goûta peu d’être revendiqué par Theodore Kaczynski, dit «Unabomber», ce professeur de mathématiques américain retranché dans la forêt qui envoyait par la poste des colis piégés…

Quant à sa vision de l’écologie, très avant-gardiste, elle ne tombe pas dans les fantasmes new age des adorateurs de Gaïa: Ellul sait bien que la nature n’est guère sauvage, elle est brossée, retouchée par l’homme, qui la rend vivable. Plutôt l’homme-jardinier que l’homme parasite, dont certains souhaitent l’extinction pour le «bien» de la planète.

Ellul n’est pas sans défauts. Ses héritiers n’en font pas une idole et formulent des critiques intéressantes. Le politologue français Lucien Sfez: «Je n’accepte pas qu’on vienne me dire que la technique mène à l’asservissement: elle peut être aussi bien un instrument de libération!» Ellul lui-même avait songé, en 1981, aux possibilités libératrices du micro-ordinateur, avant de le condamner comme outil suprême de domination technicienne. Et pourtant, à observer les mutations récentes d’Internet, cette première intuition s’avérait plutôt juste. Le philosophe Dominique Bourg, amateur d’Ellul mais très critique à son égard, lui reproche d’avoir une vision catastrophiste niant les ouvertures que permet la technique. Stéphane Lavignotte remarque avec justesse que le totalitarisme technico-étatique selon Ellul reflète bien les inquiétudes de la génération d’après-guerre. Que la pensée ellulienne soit à la fois audacieuse et en même temps prise dans les filets de son temps a quelque chose de rassurant.

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Jacques Ellul

«Ce que je crois», Grasset, 1987

«Je vois l’Etat moderne, je vois la bureaucratie, je vois l’argent, je vois la Technique. Ils sont ce qu’ils sont. Je refuse simplement d’y croire»
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