Cinéma

Jacques Gamblin: «Le personnage du Facteur Cheval m’a comblé»

Ce comédien d’une intensité exceptionnelle incarne puissamment son rôle dans le film de Nils Tavernier sorti ce mercredi. Rencontre

Joseph Ferdinand Cheval, facteur de son état, accomplit sa tournée quotidienne à travers la Drôme. Un jour, il a une inspiration: bâtir un palais. S’improvisant maçon et architecte, le Facteur Cheval met trente-trois ans à ériger une folie de pierre. Nils Tavernier raconte cette entreprise pharaonique. L’engagement physique de Jacques Gamblin, émacié, minéral, dans le rôle du facteur-bâtisseur est impressionnant.

Le Temps: Comment un comédien fait-il pour entrer dans un personnage aussi fermé que le Facteur Cheval?

L’apparence fermée de Cheval permet justement de l’ouvrir à l’imaginaire. J’ai accumulé des choses à dire qui resteront dans le silence. Touché par de nombreuses scènes fortes, j’ai accumulé tout ça en moi. Mon travail consistait à garder ces émotions au chaud. Elles étaient là, comme de l’eau derrière un barrage qui veut fuir, exploser le mur. Mais le mur n’explose pas.

Jacques Gamblin: Qu’est-ce qui vous touche chez Cheval?

Son énergie, sa curiosité, son innocence, sa capacité d’enfance… Cet homme est un mystère. Pourquoi a-t-il investi trente-trois ans de sa vie dans cette construction? Je cultivais à l’intérieur des émotions personnelles que je pouvais recycler dans le silence, dans la réserve. Parce que tout le monde n’est pas doué pour l’expression orale. Cheval est un être à part, un peu marginal, un peu autiste comme on dit sans doute à tort. Oui, il est très fermé, mais en même temps très ouvert à l’intérieur (rires).

A ce personnage qui pourrait passer pour l’idiot du village, vous garantissez une dignité absolue.

Merci. Vous m’en voyez ravi. Est-ce son apparence qui détermine son étrangeté ou simplement sa capacité au silence et à la solitude, ainsi que son palais? L’accomplissement de l’œuvre va modifier les regards. On ne le regarde plus comme un étranger, un idiot ou un bandit, mais comme une personne digne d’intérêt, un être humain. Le thème de la différence est présent dans ce film. Je suis toujours affolé comment, par méconnaissance, on rejette l’autre. On considère les gens qui nous arrivent de loin comme un danger potentiel! C’est complètement hallucinant! Notre société a perdu toute forme d’intelligence dans son rapport à l’autre…

Votre investissement physique est très impressionnant dans le film…

J’y ai mis de l’obstination. J’ai imprimé au rythme des marches du Facteur l’énergie d’un homme d’une force peu commune. Il ne s’épuise jamais, il ne connaît pas ses limites. Preuve en est sa longévité. La façon dont un rôle vous travaille est toujours mystérieuse. Un jeune acteur cherche à accumuler beaucoup de connaissances sur un rôle. Avec le temps, on en a peut-être moins besoin. Je lis et relis le scénario, et j’y trouve mes réponses. Je laisse faire. La tête et les jambes fonctionnent en même temps. Sans que je le sache, le rôle me travaille jour et nuit pendant des semaines et cela va transparaître sur ma gueule, dans mon corps.

Le thème de la différence est présent dans ce film. Je suis toujours affolé comment, par méconnaissance, on rejette l’autre. On considère les gens qui nous arrivent de loin comme un danger potentiel

Jacques Gamblin

L’action du «Facteur Cheval» s’étire sur un demi-siècle. Le vieillissement du personnage doit moins à des artifices qu’à une force intérieure…

C’est un peu vrai. Il y a certes des heures de maquillage mais pas de prothèses. Le vieillissement s’est beaucoup fait depuis l’intérieur. Sur certaines photos prises au soir d’un jour de tournage, je suis méconnaissable à force d’épuisement. Car c’est épuisant de ne pas pouvoir dire, de tout garder. Epuisant, mais beau. Le personnage de Cheval est vraiment arrivé au bon moment pour moi. Je peux dire plein de choses sans les dire, je peux enfin me fier à mon expérience. Ce personnage m’a comblé, comme un cadeau qu’on n’attend pas.

Cheval peut s’appuyer sur sa femme, Philomène…

Pourquoi a-t-il construit ce palais? Parce que. Pourquoi s’aiment-ils ces deux-là? Parce que. Pourquoi elle ne demande pas plus qu’il ne peut donner? Parce que. Parce qu’elle l’aime comme ça, parce qu’elle est intelligente… J’aime cette relation. Cheval n’est tactile qu’avec les pierres. Philomène n’est ni déshonorée ni amoindrie de donner un amour sans condition. Elle nous renvoie à nos propres histoires. On finit toujours par demander à l’autre ce qu’il ne peut pas donner. Ce couple est une grande leçon sur l’amour. Elle commence par lui proposer un verre d’eau. Donner à boire à un homme qui a soif, c’est un des plus beaux gestes d’amour qu’on puisse imaginer.

Lire aussi: «L’incroyable histoire du Facteur Cheval»: voyage au bout d’un rêve


Lausanne, cinéma Pathé Les Galeries, me 16, 18h.

Publicité