Psychanalyse

Jacques Lacan, presque classique, mais toujours libre, trente ans après sa mort

Il a été adulé et détesté. Il a couché sur son divan les grands bourgeois de son temps, théorisé devant des auditoires ravis, joué sur les mots en troubadour. Et, à l’appui de ses théories, convoqué la linguistique, Platon et Hegel, mais aussi la mathématique. L’historienne de la psychanalyse Elisabeth Roudinesco interroge son héritage. Et si Jacques Lacan était devenu classique?

L a course de vitesse est lancée . Sans surprise, arrive en tête Elisabeth Roudinesco qui publie le premier livre de la rentrée consacré à ­Jacques Lacan. Trente ans après le décès de l’intellectuel français qui a marqué la pensée au XXe siècle comme peu d’autres, une déferlante éditoriale et des commémorations abondantes sont attendues. On ne sera pas déçu: colloques, conférences, manifestations académiques, psychanalytiques et autres se préparent partout dans le monde. De très nombreuses revues annoncent des numéros spéciaux. En français, on relève le Lacan, envers et contre tout d’Elisabeth Roudinesco au Seuil, disponible en librairie dès le 1er septembre, suivi du livre de Jean-Claude Milner, Clartés de tout. Entretiens, chez Verdier. Et puis, paraît, comme il se doit, un nouveau tome des textes de Jacques Lacan établis par Jacques-Alain Miller: … ou pire, Le Séminaire, livre XIX et Je parle aux murs, au Seuil.

Elisabeth Roudinesco, historienne de la psychanalyse, avait déjà rédigé une biographie fouillée: Jacques Lacan, esquisse d’une vie, histoire d’un système de pensée (Fayard en 1993). L’ouvrage avait connu une fortune éditoriale considérable et avait été largement traduit, tant était vif le besoin d’en savoir plus. Aujourd’hui, elle estime que l’heure est venue de procéder au tri: «Il y a dispute entre ceux qui pensent que Jacques Lacan n’a pas été un bon clinicien et ne retiennent que son héritage intellectuel, non sa pratique; et ceux qui retiennent tout. Je ne me range pas du côté des adorateurs inconditionnels; j’occupe une position médiane. Un peu d’infidélité permet de rester fidèle… Plutôt que le Lacan nocturne et baroque que l’on connaît, j’ai voulu faire apparaître un Lacan inédit, devenu «classique», faisant partie du patrimoine au même titre qu’un Jacques Derrida. Et lu actuellement autant qu’une Melanie Klein ou un Donald Winnicott.»

Elisabeth Roudinesco a côtoyé Jacques Lacan. Une photographie le montre âgé, assis accoudé près d’une très jeune femme au regard naïf: c’est elle. Une rose bien droite les sépare. Raconter la vie de cet homme débordant, qui ne s’est jamais limité aux seuls domaines où les dictionnaires l’assignent – psychiatrie, psychanalyse, philosophie, théorie de la littérature – a constitué une entreprise à la mesure de la combativité de l’historienne. Elle avait suivi pas à pas le parcours sinueux de Jacques Lacan, de l’enfance au lit de mort. En multipliant les informations comme on accumule des preuves, pour rendre compte de la constitution d’une pensée en transformation, qui prend mille et un détours, revient à soi et se déploie.

Cette biographie s’est déroulée sur une scène surpeuplée. Jacques Lacan, né en 1901, fut un jeune contemporain de Freud et l’exact contemporain de Sartre. Il exerça la psychiatrie à l’hôpital Sainte-Anne à Paris dès 1927. C’est là qu’il eut à traiter du cas d’une paranoïaque, «Aimée», devenue fameuse grâce à sa thèse. En 1933, il reçoit ses premiers analysants. Mais c’est dans l’après-guerre que sa pensée et son influence prennent leur élan. Toute l’intelligentsia se précipite pour écouter son séminaire, subjuguée par cette figure qui parle une langue précieuse ou bouffonne et joue de son autorité.

Dans le même esprit que les surréalistes fréquentés dans sa jeunesse et auxquels il est resté lié – Lacan compte Dalí parmi ses proches –, il pulvérise les convenances, cultive méthodiquement l’insolence, la provocation, l’outrance. Il pousse à l’infini l’association verbale, l’incongruité, exploite la richesse du jeu de mots, du calembour, du néologisme, comme instruments analytiques. L’inconscient, montre-t-il, est structuré comme un langage, le symptôme se lit comme une métaphore incarnée. D’ailleurs, il suffit de se mettre à l’écoute de la parole prégnante de Jacques Lacan pour que l’oreille se dresse et se mette à entendre non plus seulement les mots mais tous leurs environs, et leur musique, et leur scansion. La poésie n’est pas loin.

L’homme provoque, séduit et n’hésite pas à en abuser. Il entretient avec les femmes des relations ambivalentes et culpabilisées. Se montre fréquemment «difficile, insupportable», admettent ceux qui l’ont connu et aimé. Il se décide à publier très tardivement: les Ecrits paraissent en 1966. Le séminaire, qu’il conduit depuis 1951, est retranscrit et publié à partir de 1973 par son gendre, Jacques-Alain Miller, à qui il a confié la tâche de publier l’ensemble de son enseignement oral. Le travail se poursuit: quinze séminaires ont été établis à ce jour et dix sont encore en chantier.

En 2009, lorsque la somme qu’elle avait consacrée, en 1982-1986, à l’Histoire de la psychanalyse en France reparaît à La Pochothèque, revue et augmentée de son Jacques Lacan… en guise de suite, Elisabeth Roudinesco s’explique: «Si j’ai fait un retour en arrière, ce n’est pas simplement pour reconstruire la biographie d’un maître, qui pourrait être reconnu comme le créateur d’une doctrine où viendrait se refléter l’élan d’une subjectivité, mais pour cerner comment, à travers l’histoire intellectuelle d’une époque, un homme s’est voulu, en pleine conscience, le fondateur d’un système de pensée dont la particularité fut de considérer que le monde moderne d’après Auschwitz avait refoulé, recouvert et brisé l’essence de la révolution freudienne.»

Le retour à Freud est le premier mérite que l’ensemble des commentateurs reconnaissent à Jacques Lacan. A mesure que la figure du fondateur s’est estompée, le mouvement psychanalytique subdivisé en écoles, déchiré de querelles sans fin entre les clans, a perdu de vue l’œuvre de son fondateur. Les héritiers des héritiers, concentrés sur la question de la cure dans ses différentes variantes, placés «en miroir» de l’autorité médicale psychiatrique, avides d’intégration, s’éloignent du message freudien en ce qu’il comportait de libérateur et de profondément humaniste.

Or, dit Elisabeth Roudinesco, «voici que Lacan replace la philosophie à l’intérieur de la psychanalyse.» En effet, il revient à la lecture directe du texte freudien, grande littérature de l’Antiquité à nos jours et histoire des idées à l’appui. Il la nourrit d’apports scientifiques majeurs: la pensée structurale de Claude Lévi-Strauss, la linguistique de Ferdinand de Saussure et Roman Jakobson. Plus tard, il gagnera le rivage mathématique. A ceux de ses élèves qui se déclarent lacaniens, il rétorque sèchement: «Et moi, je reste freudien!»

Dans les années 1960, l’effervescence est à son comble: Claude ­Lévi-Strauss, Louis Althusser, Gilles Deleuze, Roland Barthes, Michel Foucault, Jacques Derrida, d’autres encore, enseignent, débattent. Et Jacques Lacan occupe alors une ­position dominante. Qu’en est-il aujourd’hui? Plus synthétique que la biographie, Lacan, envers et contre tout s’arrête à des aspects cruciaux pour commenter leur caractère significatif: sa frénésie de collectionneur, son extraordinaire et désormais inaccessible bibliothèque, l’affaire des manuscrits non dévolus d’Aimée, par exemple.

Le livre est coloré des inquiétudes que suscitent chez Elisabeth Roudinesco les violents coups d’estocade actuellement portés contre Freud et la psychanalyse. La médicalisation de celle-ci, son émiettement et son affaiblissement «face aux thérapies comportementalistes et aux donneurs de médicaments». La multiplication de méthodes de soins équivoques. Les progrès du scientisme. Elle déplore la formation trop spécialisée des futurs analystes au détriment d’une culture de l’humain. Bonne nouvelle cependant: Lacan, comme Freud, a réussi à échapper à ceux qui s’en étaient institués propriétaires. Désormais, ils cheminent librement et ils se glissent partout!

L’homme provoque, séduit et n’hésite pas à en abuser

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Elisabeth Roudinesco

«Lacan, envers et contre tout»

«Il déclamait commeil mangeait, dévorant autant ses aliments préférés – truffes, asperges, ortolans – que les êtreset les choses»
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