«Un jour en été», du Norvégien Jon Fosse, a la simplicité d'un mythe. L'époux est appelé par la mer. L'épouse par la terre. L'homme rejoindra le fjord, puis disparaîtra. La femme attendra à sa fenêtre, puis prendra le deuil. Un jour en été, à l'affiche du Théâtre de Vidy à Lausanne, est une version nordique, c'est-à-dire ultra light, de L'Odyssée, avec une vareuse de matelot en lieu et place de la tapisserie de Pénélope et le chant du vent ou du ressac à la place de la voix enchantée de Circé. C'est aussi une pièce de chambre, avec vue sur la mer, mise en scène par Jacques Lassalle, expert en sentiments compliqués, qui dénoue en finesse de beaux nœuds de marins. Et qui offre un morceau de théâtre poignant et énigmatique, un drame moderato cantabile qui est aussi une invitation à la rêverie.

Jacques Lassalle, qui signe son quatrième spectacle lausannois (après L'Homme difficile, Pour un oui ou pour un non et Le Misanthrope), est un adepte de la ligne tremblée. De la phrase suspendue. Du vertige au détour de la virgule. Des ondes de choc souterraines qui n'en finissent pas de plisser l'écorce de l'âme. Toutes choses qui sont la matière même d'Un jour en été. Une dame clouée à son rivage (Marie-Paule Trystam), autrefois terrassée, aujourd'hui apaisée, reprend la trame (c'est son côté Pénélope) de ce jour lointain où Asle, son mari, s'est laissé happer par le mirage du fjord, cette force de mort. A l'avant-scène, dans un rayon de lumière, elle raconte ce drame de l'hiver et derrière elle, dans son dos, tout se rejoue: Marianne Basler, son alter ego jeune, et Jean-Damien Barbin se quittent à reculons, tout doucement, et ces adieux qui ne s'avouent pas sont à peine parasités par un couple d'amis (Johanna Nizard et Philippe Lardaud).

Mais d'où vient que ce spectacle au scénario archiclassique captive autant? Sans doute d'une langue squelettique, qui sait suggérer avec trois fois rien l'intranquillité des êtres. Du sentiment surtout qu'Un jour en été est un fleuve où confluent plusieurs rivières, soit les précédentes créations de Jacques Lassalle. Et que ce travail-là est une forme d'accomplissement. On y retrouve, version grand format, la chambre de Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute, avec son mur oblique, qui traverse la scène sans la clôturer. Et qui suggère une échappée, un ailleurs au cœur de l'attente infinie. On y réentend même le fameux «C'est bien, ça», phrase qui, dite avec une larme de condescendance, déclenche chez Sarraute une terrible brouille entre deux amis. On y revoit enfin Jean-Damien Barbin, l'un des deux compères du malentendu sarrautien, et Marianne Basler, Célimène plus fugitive que coquette dans Le Misanthrope.

Bref, tous ces maillons à peine visibles, ces coups d'œil dans le rétroviseur, témoignent d'une constance dans l'art de Jacques Lassalle: celui qui a été naguère directeur de la Comédie-Française et qui vient de diriger Isabelle Huppert dans Médée d'Euripide fait bien du théâtre pour sonder les petits trous (de langage, de mémoire, d'identité) qui séparent les êtres. Sauf qu'ici, Jacques Lassalle, la soixantaine entamée, paraît apaisé, lui qui a le tourment vif. Sauf encore que ce théâtre du deuil, où il s'agit d'assimiler l'irrémédiable perte et les désunions passées et à venir, préfère à l'ombre des couleurs doucement hivernales et solaires. A l'image du mur bleu gris qui répond au bleu ciel de la robe de Marianne Basler, le tout éclairé par le pinceau de Franck Thévenon. Cette qualité de lumière vient enfin et surtout de Marie-Paule Trystam. Sa voix fêlée, l'évidence de sa présence aux avant-postes donnent à la mélancolie de Fosse son étrangeté. Et une forme de vitalité à la tristesse.

Un jour en été: Théâtre de Vidy, à Lausanne, jusqu'au 18 février (tél. 021/619 45 45).