Théâtre

Jacques Lassalle, le salut d’Alceste

Le metteur en scène français a marqué l’histoire du Théâtre de Vidy. Lecteur pénétrant, directeur d’acteurs inspiré, ce maître classique s’est éteint à 81 ans. Hommage

Un whisky, Jacques, avec cette imprévisible Célimène? Ou un thé au Sahara, avec votre cher Alceste? Jacques Lassalle était adepte des breuvages forts et purs. Son théâtre était précieux parce qu’il avait cette distinction: il sondait les consciences, il libérait les ombres et il magnifiait ainsi les acteurs. Ses plus beaux spectacles étaient le reflet de nos ambiguïtés, par-delà la morale, les mots d’ordre politiques, les diktats esthétiques.

Un artiste hors mode

Le Français Jacques Lassalle, qui s’est éteint mardi à 81 ans, était de ces artistes qui marquent une vie de spectateur. Parce qu’il était hors mode, c’est-à-dire classique: il avait l’obsession que la phrase tombe juste, que l’image soit une vision, que le corps soit un état d’âme. Au Théâtre de Vidy, à Lausanne ces vingt dernières années, on allait voir le dernier Lassalle pour se sentir trembler sur le socle de ses certitudes: Pour un oui ou pour un non de Nathalie Sarraute, Le Misanthrope, – tous deux en 1998 –, Les Papiers d’Aspern d’après Henry James (2002), Monsieur X. dit ici Pierre Rabier extrait de La Douleur de Marguerite Duras sont autant de coupures dans les mémoires.

Lire aussi: Le metteur en scène français Jacques Lassalle n’est plus

L’amour des bêtes de scène

Pourquoi ces rivages-là ont-ils tant compté? Frappe d’abord chez cet agrégé de lettres une intelligence du texte qui faisait toujours mouche – même quand le spectacle était moins réussi. Jacques Lassalle était un pêcheur de signes à rebours des lieux communs, il cherchait sous le remous l’anémone des mers. Marque surtout cette passion qu’il avait pour les bêtes de scène, ces interprètes qui sont des jungles en soi, à commencer par Gérard Depardieu qu’il dirige une première fois en 1983 dans un Tartuffe éblouissant, mais aussi Hugues Quester, sans oublier Isabelle Huppert, qu’il guide dans Médée, au Festival d’Avignon en 2000.

Le tourment fait homme

Le talent de Jacques Lassalle était d’être ce cocher qui pousse sa diligence dans des contrées déboussolées et oblige ses occupants – les interprètes – à lâcher avec lui la bride. La comédienne Marianne Basler, qui fut sa Célimène à Vidy, confiait ainsi au Temps: «Avec Jacques Lassalle, j’ai le sentiment que je me réveille. Je me sens plus vivante. Il cherche quelque chose de fondamental et il m’invite à chercher avec lui.»

A ce sujet: Jacques Lassalle et Marianne Basler enquêtent sur Marguerite Duras

La passion d’Alceste

Cette quête était une noblesse et un supplice parfois. Jacques Lassalle avait collectionné les honneurs, fondateur d’un théâtre à Vitry, dans la banlieue parisienne à la fin des années 1960, directeur inspiré du Théâtre national de Strasbourg entre 1983 et 1990, administrateur de la Comédie-Française entre 1990 et 1993. Mais il souffrait la mort chaque soir de première. En juillet 1994, il monte Andromaque d’Euripide dans la cour du Palais des Papes au Festival d’Avignon. L’accueil du public et de la critique est glacial. Chaque article est pour lui une exécution. Il annonce alors qu’il ne fera plus de théâtre. Alceste, c’est lui: ombrageux autant qu’orgueilleux, il se retire en son désert. Puis revient en mettant en scène L’Homme difficile d’Hugo von Hofmannsthal, un titre qui est comme une signature.

A propos de son métier, il disait: «Le personnage est toujours l’autre soi-même qu’on découvre. On fait semblant de faire du théâtre pour vivre plus intensément, plus absolument. Pour ne jamais être tranquille surtout.» Jacques Lassalle avait perdu son épouse, Françoise, l’année passée. Il ne s’en remettait pas, à ce qui se dit. Son chagrin l’aura aussi emporté. Cet Alceste s’en est allé ainsi, possédé jusqu’au bout.

Publicité