Jérôme Garcin fait le portrait

d’un héros, aveugle et résistant

Jacques Lusseyran perd la vue suite à une mauvaise chute. Cet homme étonnant fondera un réseau de résistance et survivra à sa déportation à Buchenwald

Genre: Portrait
Qui ? Jérôme Garcin
Titre: Le Voyant
Chez qui ? Gallimard, 185 p.

«C’est à peine si l’on connaît cet homme remarquable, dont presque tous les livres sont introuvables», s’émeut Jérôme Garcin. Jacques Lusseyran (1924-1971) est un héros au destin poignant et à la vie brève, du genre de ceux qui le touchent au cœur. L’écrivain et critique au Nouvel Obs et à France Inter estime que la France l’a négligé et que l’Histoire l’a oublié.

Pour réparer cette injustice, il vient de publier Le Voyant, un livre qui rappelle la mémoire de Jacques Lusseyran, aveugle depuis l’âge de 8 ans à la suite d’un accident. Résistant à 17 ans (il a fondé et dirigé le mouvement de résistance lycéen les Volontaires de la Liberté) et revenu du camp d’extermination de Buchenwald (matricule 41978), dont il fut l’un des 30 survivants sur les 2000 Français qui y étaient arrivés le 20 janvier 1944. On peut revenir de l’enfer et mourir bêtement au bord de la route, contre un arbre: Jacques Lusseyran a perdu la vie en 1971, à l’âge de 47 ans, dans un accident.

Destins fulgurants

Vingt ans après son portrait de Jean Prévost (Pour Jean Prévost, Prix Médicis essai 1994), c’est la seconde fois que Jérôme Garcin prend la plume pour mettre en relief une vie de résistant. Mais ce livre s’inscrit surtout à la suite de ses portraits de personnages méconnus ou mal connus aux destins fulgurants, comme Jean de La Ville de Mirmont (Bleus Horizons, 2013), poète mort à 28 ans sur le front en 1914, ou le capitaine Etienne Beudant (L’Ecuyer mirobolant, 2010) ou encore le révolutionnaire Hérault de Séchelles (C’était tous les jours tempête, 2002).

Sagement chronologique

L’auteur demeure ainsi fidèle à sa démarche: redorer le blason de personnages selon lui injustement oubliés. Et ses lecteurs peuvent s’en réjouir, car Jérôme Garcin sait admirer. Ce qui n’est pas facile sans tomber dans le portrait édifiant, voire l’hagio­graphie. Par petites touches toujours sagement chronologiques, l’auteur trace un vrai portrait sensible et met en valeur les nobles idéaux et le formidable amour de la vie de son modèle.

Jacques Lusseyran assume sa cécité de manière presque incroyable comme une chance – «Je touchais mieux, j’entendais mieux, je voyais mieux.»

Après la guerre, Jacques Lusseyran accomplit une carrière d’enseignant qui témoigne de sa passion littéraire, de sa culture encyclopédique, mais encore de la fascination qu’il exerçait sur ses étudiants. Pour ce faire, il dut partir pour les Etats-Unis, car ses ambitions d’enseignant avaient été contrariées par une loi du gouvernement de Vichy, qui interdisait la fonction publique aux infirmes (elle ne sera levée qu’en 1955). Certains épisodes de son existence, le livre de Jérôme Garcin le souligne, pourraient en faire une icône de la résilience: cet homme qui ne cesse de se réjouir aurait pourtant mille raisons de se plaindre.

Un grand mystère

Mais l’admiration de Jérôme Garcin se double d’une honnêteté de biographe. Il ne passe pas sous silence quelques facettes moins éclatantes de la personnalité de Jacques Lusseyran comme ses paternités mal assumées ou encore, après la guerre, sa proximité («un grand mystère», commente simplement Jérôme Garcin) avec Georges Saint-Bonnet, auteur antisémite reconverti en guérisseur.

Jérôme Garcin ne romance pas, ni ne recourt à un narrateur fictif pour parler d’un personnage réel comme il l’avait fait pour Bleus Horizons, le portrait du poète Jean de La Ville de Mirmont. Il parle en direct cette fois, avec une empathie distante, et confie vers la fin du récit que Jacques Lusseyran lui fait penser à un presque contemporain, son propre père, Philippe Garcin (mort accidentellement à 45 ans d’un accident de cheval): «une ligne droite que je n’aurai jamais fini de vouloir prolonger dans des livres brefs peuplés de jeunes morts qui continuent de vivre, de lire, et d’écrire».

Poignante tristesse

Le seul écueil durable dans l’existence de Jacques Lusseyran, ce «survivant rayonnant», c’est la littérature. Comme s’il était interdit à un tel héros, survivant de Buchenwald malgré sa cécité, de nourrir d’autre ambition littéraire qu’autobiographique. «Sur le bureau, écrit Jérôme Garcin, ses tapuscrits s’amoncellent. Ils forment une œuvre sans lecteurs, sans lendemain. C’est d’une poignante tristesse.»

,

Jacques Lusseyran

Extrait du premier chapitre de «Et la lumière fut»

«Je bénis chaque jour le ciel de m’avoir rendu aveugle alors que j’étais un enfant, alors que je n’avais pas encore tout à fait huit ans. Mais comme il y a là toutes les apparences d’un défi, il va aussitôt falloir que je m’explique»