Jacques Offenbach, un beau coup de canon

Lyrique «La Grande-Duchesse de Gérolstein» est servi avec esprit par Laurent Pelly au Grand Théâtre de Genève

Les séquences s’enchaînent sur un rythme cadencé

Railler la guerre? Tirer à boulets rouges sur l’aristocratie? Fantasmer sur les soldats? Offenbach s’en donne à cœur joie dans La Grande-Duchesse de Gérolstein. Le compositeur d’opérettes a eu le concours de ses deux complices vedettes, Henri Meilhac et Ludovic Halévy, pour ficeler cette œuvre légère et grave à la fois, créée en 1867 à Paris.

Laurent Pelly, une star de la mise en scène, transpose l’action à la Grande Guerre. Sur scène, des soldats aux uniformes salis par les tranchées et des paysannes au sang hardi donnent le ton d’une comédie extrêmement bien rythmée. Car tout se joue dans le timing, chez Laurent Pelly. Les séquences se succèdent avec un art consommé des enchaînements et des effets de surprise. Tout est millimétré (presque trop bien réglé, parfois!), y compris les chorégraphies magnifiquement satiriques de Laura Scozzi.

Le rideau s’ouvre sur des soldats gisant à terre, auprès des tranchées, que l’on croirait décimés sur un champ de bataille. Puis voilà que l’un d’eux se lève soudain, une bouteille à la main, titubant, entraînant les autres dans son ivresse. En une seconde, le plateau s’est animé et on se retrouve sur un campement avec des paysannes qui batifolent autour des soldats.

L’heure de la guerre a sonné, non pas pour défendre le pays, mais pour «désennuyer» la Grande-Duchesse. La souveraine cherche désespérément à donner du piment à sa vie. Elle se moque du Prince Paul, prétendant officiel sans chair ni sex-appeal. Elle rêverait d’un soldat qui la fasse grimper aux lustres de son palais. Or, le fusilier Fritz lui a tapé dans l’œil lorsqu’elle est venue visiter ses troupes. Confondant pulsions et raison, elle hisse ce simple soldat jusqu’au rang de général en chef, au grand dam du Général Boum et de ses comparses.

Sous les beuveries et la musique primesautière, un drame se joue. L’antimilitarisme d’Offenbach émerge au détour d’une phrase, avec des modulations passagères en mode mineur (cuivres menaçants à la Don Giovanni) aussitôt évincées. Cette fausse légèreté cache les misères de la guerre. La Grande-Duchesse elle-même se trompe de cible en courtisant le petit Fritz.

La mezzo-soprano roumaine Ruxandra Donose campe une aristocrate suffisante et pincée, plus à l’aise dans le registre de la séduction intime (chez elle, dans son palais), que lorsqu’elle rend visite aux soldats au campement. Le fameux «Ah! Que j’aime les militaires» n’est pas suffisamment grisant. Le timbre rond et charnu de la mezzo, d’une couleur beaucoup plus sombre que celui d’une Felicity Lott, se prête mieux au deuxième acte et au troisième acte en particulier («Les voici donc, ces murs»). Sa diction – satisfaisante – peut encore s’améliorer.

Fabio Trümpy est le ténor léger que l’on attend en Fritz (même si la voix est un peu étroite), bien appareillé à la très vive Bénédicte Tauran en Wanda. Vocalement fatigué, Jean-Philippe Lafont campe un Général Boum crédible en fanfaron abruti. Le ténor Rodolphe Briand affiche une splendide diction en Prince Paul, tandis que le baryton ­Boris Grappe confère sa part de mesquinerie au Baron Puck.

Si à la scène, tout est bien réglé, le chef Franck Villard accuse des décalages entre l’orchestre et les voix. L’OSR joue cette musique avec les couleurs d’un opéra-bouffe, mais certains passages semblent un peu lourdauds, là où la baguette d’un Marc Minkowski cisèle chaque phrase au scalpel. L’art d’Offenbach exige une précision du diable, comme lors de ce ballet au dernier acte, où des soldats dansent au bras de femmes… qui s’avèrent être des hommes!

«La Grande-Duchesse de Gérol­stein» au Grand Théâtre de Genève. Jusqu’au 31 décembre.

Cette fausse légèreté cache les misères de la guerre. La Grande-Duchesse se trompe de cible