Mentor

Jacques Probst: «Cendrars et ma voix de «cœur» pour le dire»

Chaque semaine, un écrivain présente l’auteur classique qui l’inspire et le nourrit. Jacques Probst a choisi Cendrars

«Un vieux rivage où plusieurs mers du monde ont abordé»

(Portrait de Cendrars en 1958, croqué à la plume en dix mots d’après photo)

«Paris / Ville de la Tour unique, du grand Gibet et de la Roue.»

… les derniers mots de La prose du Transsibérien, la dernière roue que j’enroue de ma voix en l’envoyant rouler de la scène jusqu’au fond de la salle où elle reste à tourner sur elle-même cependant que brutalement NOIR-SCÈNE, cinq à sept secondes, et PLEIN FEU-SCÈNE, où les musiciens et moi saluons le public; des musiciens, ou un seul, qui ont avec ma voix déroulé le poème transsibérien. Des musiciens auxquels Cendrars a dédié sa Prose… En bientôt cinquante ans que le Transsibérien de Cendrars est mon cheval de bataille, plusieurs musiciens, par quatre, par trois, deux ou un seul furent mes compagnons de voyage. Des saxophones, contrebasses, piano, drums, violon, accordéons, mais ni trompette, ni tuba, ni trombone.

Vingt minutes après avoir enroué la dernière Roue, je retrouvais au bar du théâtre, à Neuchâtel, Miriam Cendrars que je connaissais déjà, la fille de Blaise, comme toujours elle nommait son père en l’évoquant. En m’embrassant chaleureusement, Miriam avait déposé au creux de mon oreille ce compliment que j’ai reçu comme un éloge: «Vous avez, Jacques, la voix que Blaise n’avait pas.»

Marché aux Fleurs

Je n’ai gardé aucun souvenir de ma réponse, si j’ai répondu. Je ne lui ai surtout pas révélé que ce presque échange de voix, cette voix que Miriam comparait à celle de Blaise, je l’avais déjà entendu plusieurs années auparavant, alors que je n’avais pas encore 18 ans. Ces mots qu’à mon oreille elle avait prononcés, je les avais, à peu près les mêmes, entendus à Nice de la voix de Cendrars, son père, rencontré pour la première fois par hasard sur le Cours Saleya, ce jour-là, qui était, en mai 1957, consacré au Marché aux Fleurs.

Sortant de l’ombre d’un bistrot, j’avais, souffle coupé, repéré parmi les fleurs, la tête dodelinante de Cendrars. N’osant pas, cet homme-là, l’aborder de face, je fis le tour des stands jusqu’à me retrouver à trois pas de son dos, presque abrité du soleil pas loin de midi sous l’aile de son chapeau. J’usai alors de la plus grossière des ruses, une cheville «soudain tordue», ma chute en avant, mes mains empoignant ses épaules pour ne pas finir au sol. Cendrars, tranquillement, se retourne vers moi: «Si c’est à mes sous que tu en veux, il t’aurait suffi de poliment demander…»

Presque aigrelette

A peine finie sa phrase, il me colle dans la main une pièce de 20 francs. Je la lui retourne immédiatement en balbutiant que de ses sous, je m’en fous! «C’est votre train russe qui m’intéresse.» Aussitôt Cendrars me demande dans quel troquet trouverions-nous de l’ombre, pas trop de bruit et du bon rhum?

Nous avons quitté par son arche à la mer le Cours Saleya pour nous retrouver sur le port du Vieux-Nice. Là s’ouvrait le grand bar de la «Goélette bleue» où j’emmenais Cendrars à mon bras: une «attaque» l’année dernière, comme il disait de sa voix par moments presque aigrelette, et qui surprenait, sortie d’une gueule comme la sienne, aux yeux devenus gris après les cheveux, des yeux de ce gris très clair de ceux qui ont un jour, une nuit, vu le pire, sans qu’ils oublient jamais qu’un pire encore est encore à venir.

Une vieille baleine

La porte de la «Goélette bleue» franchie, on entrait dans la pénombre des fonds marins, seul éclairage d’une salle tout en longueur qu’un comptoir de zinc sur son flanc longeait sur sa moitié. Pas de musique mais, de temps en temps, la plainte modulée, ou le chant d’une jeune baleine à travers l’océan, et le chant, ou la plainte modulée, d’une vieille baleine pour lui répondre. De vieilles vergues vermoulues suspendues en haut des murs descendaient pour les tapisser des voiles déchirées bleu pâle. Le mur du fond, que ne masquait aucune voile, semblait avoir éclaté sous l’intrusion dans la salle d’une tête de cachalot grandeur nature et «taxidermisée», une tête grosse comme ensemble trois éléphants tout entiers.

Une fois installés au comptoir devant nos verres, Cendrars me raconta l’histoire authentique de la «Goélette bleue», un brick pirate incendié et coulé avec son équipage et commandant en mer du Nord, au large de Harlem dont six heures plus tôt, la goélette au drapeau noir avait quitté le port. Je connaissais ce bar du port, mais Cendrars, qui jusqu’alors n’y était jamais entré, ignorant son existence, connaissait l’histoire de son enseigne. L’ayant écouté, j’ai compris plus tard que la question n’était pas de croire ou non Cendrars, mais de le croire.

A travers la guerre

Plus tard, pour m’entendre parler, il me posa toutes sortes de questions tordues auxquelles j’inventais des réponses plausibles, mais lui n’était pas dupe. De mes réponses à ses questions comme de fil en aiguille, Cendrars étant le couturier, nous en arrivâmes à son train filant au large de la Russie à travers la Sibérie, la neige sur les grandes plaines, la glace sur les grands lacs, et à travers la guerre, la souffrance et la mort, ou la souffrance d’une vie saccagée avec un corps démembré mais vivant… Son grand train traversant ces nuits et ces journées, et roulant toujours plus rapidement pour tenter malgré tout d’arriver à demain.

Ici se fit un long silence disant clairement que tel était l’espoir de tous, d’arriver à demain, mais avec pour chacun un demain différent, si différent parfois que l’on doute de certains demains qu’ils en soient. Demain, c’est mondialement le plus grand marché de dupes qui a toujours été présent à l’homme dès qu’il fut devenu sapiens, s’il l’est jamais devenu.

Accent jamais perdu

Fracassant le silence de son accent jamais perdu d’entre La Chaux-de-Fonds et Neuchâtel, Cendrars m’affirme que d’ici à trois ou quatre ans, j’aurai déjà la bonne voix pour, sur une scène, mettre à chauffer la locomotive du Transsibérien, et que plus passeront les années, les alcools et le tabac de la Virginie, plus ma voix saurait l’emmener, la locomotive et derrière elle tous ses wagons, jusqu’à sa plus lointaine et dernière gare.

Plus tard, il m’avait accompagné en début de soirée à la gare de Nice où m’attendait le «Paris-Nice-Paris» de 21 heures 38, pour lequel j’avais déjà mon billet.

Le long du chemin jusqu’à la gare, Cendrars m’entretint sérieusement des dangers que je pourrais courir en cours de voyage vers Vladivostok, et de quels genres de gens me méfier, et tous les trucs et combines pour les éviter, et comment m’y prendre avec elle, si la comtesse polonaise Zlateka Machanalisky montait lors d’une escale à bord de mon train, car, en fait de comtesse polonaise, elle n’était qu’une vulgaire espionne bulgare, mais plus sûrement roumaine, au service de quelques affreux comploteurs russes planqués en Suisse, à Genève bien sûr, mais aussi à Zurich et La Chaux-de-Fonds. Il y en eut même un, de ces Russes rouges, pour passer trois hivers consécutifs à La Brévine, surnommée par tout Suisse «Sibérie de la Suisse», et nous voilà retombés sur nos rails, dont aussi j’aurais à me méfier car, par endroits, jamais les mêmes, les rails pouvaient on ne savait pourquoi devenir mouvants, et de me souffler, alors que nous entrions dans la gare de Nice, trucs et combines encore pour y remédier. Lorsque enfin le «Paris-Nice-Paris» entra en gare, j’étais sûr d’en avoir, de Cendrars, assez appris pour jusqu’à Paris faire chauffer à fond la locomotive.

Au prix de mes nerfs

Son Transsibérien, Cendrars me l’avait révélé si bien que je le connaissais dans tous les coins, et j’en savais tout de la première à la dernière roue. J’étais prêt à lui faire traverser la Sibérie, à ce train, sur toutes les scènes où me rejoindraient des musiciennes, des musiciens.

J’avais 15 ans le jour où, sous mes yeux stupéfaits, je découvrais La prose du Transsibérien sur quelques pages de l’Anthologie de la poésie française, de Pierre Seghers. Aussitôt lu, j’ai reçu ce poème dans mes veines à la vitesse de mon sang les parcourant, avec en pleine poitrine le cœur battant d’une locomotive, et le boucan que ça fait dans ma voix roulée sur un lit de gravier. Et qu’on n’aille pas croire que je voyage à l’œil. Je traverse lors de chaque représentation la Sibérie au prix de mes nerfs, cordes vocales, et de mon souffle, de ma peur des grands voyages, et encore, chaque traversée, au prix de trois quarts de mon cœur. Le dernier quart, je le préserve soigneusement pour le lâcher enfin dans les rues de Paris, «Ville de la Tour unique, du grand Gibet et de la Roue».

* Jacques Probst dit «La prose du Transsibérien» les 14, 15, 16 et 17 mars au Théatricul, Chêne-Bourg, Genève. www.theatricul.net

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