Jacques Réda

Accidents de la circulation

Gallimard, 182 p.

Le Lit de la reine

et autres étapes

Verdier, 92 p.

Depuis Les Ruines de Paris, les proses qui ont établi en 1977 sa réputation de promeneur urbain, Jacques Réda n'a cessé, à pied ou à Solex (quelquefois en train), de mêler vagabondages curieux et méditations inquiètes pour dire l'aventure d'exister et d'écrire. Comme souvent, ses deux derniers livres associent la poésie à la prose puisque les récits d'Accidents de la circulation sont répartis en quatre parties (du nord-est de Paris à la banlieue, puis à la province et à l'étranger), scandées par autant d'alexandrins: «Quand on sent que le temps va tourner à l'orage,/ il vaut mieux s'aviser de prendre un peu de champ,/ puis reprendre la route, en roulant, en marchant,/ en se laissant porter au loin comme un nuage.»

Quant au Lit de la reine, il réunit quatre textes sur des hôtels (à Vittel, près de Lyon, à Cambridge et au Portugal), en général de petits établissements de passage dont la propriétaire est «presque toujours une dame, une dame d'environ cinquante-cinq ans», pour se conclure sur une coda lyrique intitulée «Royal Palace»: l'auteur de L'Herbe des talus (1984) y célèbre l'hospitalier creux en berceau parmi des bois et des prairies où il s'est abandonné au sommeil, offert «à la bousculade des nuages qui [l'] enjambent distraitement».

Ce n'est pas aux hauts lieux que s'intéresse Réda, mais aux artères et aux places négligées de la capitale ou de la proche banlieue, à tous ces endroits à la fois insolites et familiers: «rue orpheline», «carrefour incrédule», quartier qui se cramponne à un centre inexistant, banlieue sur la défensive, garage marchant vers la déconfiture, bar de petite gare desservie par des omnibus dont la patronne sert d'autorité un rouge supérieur à ce client qui lui a commandé un jambon-beurre, sans cesser de houspiller un certain Nénesse à cause de ses «conneries»…

Paysages et portraits se succèdent dans ces flâneries improvisées, sujettes à de nombreuses digressions et divagations. Elles n'hésitent pas à s'offrir «un long préambule qui est peut-être leur véritable sujet» ou à commencer une histoire par sa fin, «peut-être un peu ennuyeuse», pour y introduire une progression dramatique. Ni à s'achever sur une très longue parenthèse qui prolonge, nuance ou corrige ce qui précède: ainsi dans le premier récit d'Accidents…, où le narrateur se sépare sans regret de sa mobylette devenue neurasthénique, et dans le dernier texte du Lit de la reine, qui se termine sur la vision de la mer.

De quoi nous parle-t-on, sinon de tout et de rien? Du caractère toujours singulier des rues, qui «demeurent des individus d'une nature complexe et contradictoire»; de l'odyssée mineure que constitue l'achat d'un escabeau dépliable à un «vieux petit vendeur rigolard et rougeaud, boudiné dans une blouse de nylon bleu» qui s'obstine à l'appeler un tabouret; de la vaine recherche, dans le dix-septième arrondissement, de la rue Serpollet chantée par Henri Calet, qui se situe en fait dans le vingtième (mais c'est l'occasion de s'interroger sur le bizarre pluriel de la rue des Colonels-Renard); du «manque par excès» dont souffrirait ce même dix-septième arrondissement dans le voisinage du parc Monceau, un manque qui ne respecte rien ni personne et qui renvoie le narrateur à sa propre disparition.

Car chez Réda, le coup de blues accompagne toujours en sourdine l'émerveillement. Mais la tonalité mélancolique ne s'impose pas irrémédiablement, non plus que le sentiment du vide. Il suffit à l'auteur de se laisser porter au loin comme un nuage. Par exemple à Lausanne, dans une prose flâneuse dédiée à la mémoire de Nicolas Bouvier où il est question des escaliers du Marché, de la petite machine à écrire Corona de Cingria et de cet accent que les Vaudois impriment à la langue, «un accent un peu dolent chantant d'un débit assez lent comme une berceuse». Ailleurs, dans une petite ville du centre de l'Italie, après s'être éclipsé d'un colloque pour acheter une cravate ocre et bleu, Réda déclare en toute simplicité que sa vie a touché «l'un de ses sommets de ravissement». Et, bien sûr, on le croit.