Rencontre

Jacques Roman, la pensée émotion

Le poète lausannois publie «Proférations», son recueil de poèmes le plus âpre et violent et se voit couronné par un prix européen

Acteur, comédien, metteur en scène, le Lausannois Jacques Roman s’est de plus en plus consacré ces dernières années à l’écriture. Mais celui qui a joué pour Benno Besson, donné la réplique à Alain Delon, Jean-Paul Belmondo ou Philippe Noiret, continue de creuser la même veine. Ecrire ou jouer? Pour lui, il est avant tout question du corps, et d’un travail sur le corps.

On peut voir dans son dernier livre, Proférations, l’aboutissement de son œuvre. Ecrits sur 25 ans, ces textes percutants sont réunis dans un recueil par les éditions Isabelle Sauvage. Il faut voir et entendre le poète les lire. Le corps se met en mouvement comme s’il avançait. Une jambe bat la mesure, on dirait une bielle propulsant une locomotive à vapeur. La voix est grave, les «r» roulent et écorchent, le texte file à vive allure, sans ponctuation. Le poète, sans pitié, tranche et découpe le silence. C’est si dense que cela vous laisse coi. Alors qu’il a récemment fait l’objet d’un essai collectif, paru à l’Age d’Homme, Les Voix de Jacques Roman (sous la direction de Doris Jakubec, Fanny Mossière et David Collin), le poète recevra le 11 juin prochain à Paris le Prix européen Virgile 2016, pour l’ensemble de son œuvre.

Le Temps : Comment réagit le public lorsqu’il entend vos «Proférations»?

Jacques Roman : Je les ai données à entendre en France, en Colombie, en Roumanie… Avec succès. L’un de ces textes, «Portrait de ça en cale sèche», avait inspiré un opéra de Jacques Demierre, en 1991. Mais, sinon, en Suisse, ce n’est pas du tout pareil. J’ai lu plusieurs fois ces Proférations en public, notamment avec un accompagnement musical de Léon Francioli et Daniel Bourquin. Je passais pour un fou, un autiste ou un histrion… Le public protestant n’aime pas l’excès. Alors j’ai arrêté. Je désespérais qu’un éditeur, ici, s’intéresse à ces textes. C’est aujourd’hui une maison française qui les publie.

- Proférer, c’est être entre poésie et théâtre?

- Non, parce que je ne suis pas en représentation lorsque je les lis. Ce n’est pas un spectacle. J’ai plutôt l’impression de danser ou de chanter une partition. C’est une forme de transe.

- Leur écriture court sur 25 ans, quel a été le point de départ?

- J’ai eu beaucoup de chance d’avoir 20 ans en 1968. J’ai connu une période où la poésie était faite pour être lue à haute voix, et pour être entendue. Je pense à la beat generation notamment. Et, surtout, j’ai été marqué par une rencontre avec le poète roumain Ghérasim Luca. Sur les campus américains, on l’appelait le «chaman». J’ai été très touché par sa mort, en 1994, lorsque Ghérasim s’est suicidé en se jetant dans la Seine.

- D’autres événements, intimes, ont-ils amorcé l’écriture de ces textes?

- Lorsque j’avais 18 ans, au Havre, j’ai pris un bateau pour Southampton. Sur le pont, il y avait un orchestre africain et j’ai dansé avec une grande femme noire, pendant une bonne partie de la nuit. Je ne suis pas loin de penser que c’était une fée et qu’elle m’a transmis quelque chose… Bien plus tard, pendant une nuit pluvieuse à Angoulême, j’ai dansé dans une boîte de nuit déserte. Je me suis alors souvenu de l’orchestre africain, et j’ai écrit sur un paquet de Gauloises bleues: «La mémoire est un sort qu’on se jette à soi-même. Pareil à celui reçu d’un bateau bleu pétrole, entre Le Havre et Southampton». Enfin, des années après, alors que j’étais dans un état d’angoisse, je suis retombé par hasard sur ce bout de papier. J’ai recopié cette phrase et je me suis mis à écrire, frénétiquement, ma première «Profération».

- Pourquoi cette violence dans vos poèmes?

- C’est le «tremblé de la colère». Pour tenter, comme l’écrivait Samuel Beckett, de trouver «une forme qui exprime le gâchis» du monde. Il faut s’entendre sur le terme colère, et mieux vaut éclairer les mots avec l’histoire. Cela fait mal d’être en colère, comme parfois cela fait mal d’écrire. La colère, chez moi, est celle d’un enfant devant l’injustice. Elle est enfantine, et non pas infantile. Je vous avais déjà confié que j’ai été abandonné par ma mère. Plusieurs fois, elle a souhaité me reprendre. Une idée, comme ça, qui la prenait pendant quelques jours. Mais cela ne durait pas. La colère enfantine est la plus terrible des colères. J’écris que «le monde sera jugé par les enfants…»

- La colère peut-elle inspirer de bons poèmes?

- Cette colère est native et tout le monde peut l’éprouver. Mais souvent, on met une couverture dessus, pour l’étouffer. La colère du poète n’est pas une question de tempérament, comme le précisait justement Edgar Allan Poe. C’est une rébellion contre le faux et l’injuste. En somme, une clairvoyance. L’homme qui n’est pas irritable n’est pas poète.

- Contre quoi se rebelle votre poésie?

- Contre une étrange fiction, à laquelle on essaie de nous faire croire. Je pense à cette façon que l’on a de nous raconter la vie, de nous asséner ce que doit être un homme, ce que doit être une femme, le couple ou la sexualité… Cette tendance à tout expliquer en allant piocher dans le catalogue des idées reçues. Dans les Proférations, j’enlève toutes ces idées reçues. Je le fais par l’écriture, en accouplant des termes qui, en principe, ne sont pas accouplés. L’écriture poétique est un travail salutaire. Elle crée des glissements dans la langue, un choc.

- Comment écrivez-vous ces «Proférations»?

- En marchant. En mémorisant les textes et en les transcrivant plus tard, de retour à ma table. Je travaille sur 13 lignes de 13 syllabes. C’est le rythme que j’ai trouvé, il vient du souffle et de la marche. Comme l’écrivait Raymond Bellour, à propos de Samuel Beckett toujours, «la littérature est force de vie». Cette force tient en deux mots: rythme et reprises. C’est une autre forme de transe.


Jacques Roman, Proférations, Ed. Isabelle Sauvage, 128 p.

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