Il a des yeux comme on n’en fait plus. D’un bleu délavé qui répand sur le monde beaucoup de douceur. On pense au bleu océan. Il est né Le Scanff, est donc un peu Breton. Mais là-bas, la mer mêlée au chahut du ciel tire plutôt sur les vert, brun, gris, ocre. A l’image des montagnes alpestres qu’il peint, à mille lieues du cap Fréhel. Jacques Le Scanff expose à Genève*.

La dernière fois, c’était dans une galerie du Bourg-de-Four, en 1953 ou 1954 voire 1955, il ne sait plus trop. Tableaux «trempés dans le sang de cadavres algériens». Une inspiration militante, pour ce pays qui allait bouter la colonie française hors d’Afrique du Nord. Le public de l’époque apprécia modérément. Il reconnaît aujourd’hui que «c’était un peu trop violent». L’âge apaise et élève le regard au ciel et aux cimes. Il a beaucoup circulé ces dernières années entre Genève et Sisteron, a vécu un temps vers le col de la Croix-Haute, du côté de Gap, franchissait une gorge serrée pour s’y rendre. Il dit que les paysages ont copié ses peintures. Adéquation entre l’imaginaire et la masse rocheuse. Il peint à l’huile ses souvenirs de passage.

Poète, aussi

Jacques Le Scanff est aussi poète: «Monter la sente et regarder au-delà de la crête ou s’emparer des buissons proches, tracer des mondes de feuilles, une à une… Le vent dessine la neige sous le vent, il épie les formes des oiseaux, qui sont telles des formes de pierre nées de veinures de chêne qui imitent des zébrures de nuages, aubes violettes montées du quart des lunes…» C’est à voir (et à entendre) à l’IceBergues. On l’y retrouve ce matin-là et l’on bavarde de la vie qui va, vient, fige ou nous traîne d’un continent et sentiment à l’autre.

Paris 1932, lieu et année de naissance. Mère couturière, père vendeur de farces et attrapes, camelot, homme de la rue et des cafés, anarchiste à l’imagination folle. Jacques ne fait que dessiner à l’école. Viré de tous les bahuts, il traverse la rue, tente les arts appliqués, apprend la céramique, devient graphiste. Rencontre un moine dominicain qui lui demande, alors qu’il est tout aussi anar que son père, d’illustrer la Bible.

Aucun conflit idéologique car il se sent peintre, ne veut que peindre. Mais il faut bien vivre. Il sera donc brièvement illustrateur biblique. «Je me suis servi des souvenirs du Maroc», dit-il. Car il vogua jusqu’au royaume chérifien avec femme et enfant. Un travail: directeur d’une maison de jeunes à Khémisset, entre Rabat et Meknès. Jacques Le Scanff évoque un paysage quasi moyenâgeux, épuré, ces couleurs et ces formes dans lesquelles il va noyer âme et pinceaux.

Il écrit: «Quand nous laissons la porte ouverte, que nous laissons passer par nos mains la peinture, nous ne faisons que concurrencer la nature, elle qui sait disposer, dans un ordre inspiré, les branches d’arbres et leurs troncs et leurs feuilles et leurs plus petites cellules.» En 1956, le Maroc est indépendant. Retour précipité en France, sans argent, sans logement. La Drôme puis Nîmes à la quête de petits boulots et ces affiches pour une Algérie libre qu’il réalise et colle sur les murs de la cité gardoise. Un attrait permanent pour ce pays qu’il n’aura pourtant de sa vie foulé que cinq heures, lorsqu’il fut expulsé du Maroc et embarqua à Oran. Ce n’est pas un hasard: l’historien Benjamin Stora, né à Constantine, spécialiste de l’Algérie, est son gendre.

Son épouse dégotte un travail de costumière au Théâtre de Carouge. La famille emménage dans un château non loin de Frangy, en Haute-Savoie, occupé plus ou moins légalement par des gens à l’esprit libre et rebelle. L’époque pré et post-Mai 68 voulait cela. Jacques s’en va faire le photographe au Vietnam et en Afghanistan, mandaté par le Programme alimentaire mondial. Sa seconde épouse le suit, anime un théâtre ambulant dans le bazar de Kaboul. L’intervention militaire russe de septembre 1979 abrège le séjour.

L’homme, libre

Il demeure peintre avant tout, s’imprègne des paysages, notamment dans ce Midi de la France qu’il aime tant «parce que c’est un véritable dictionnaire des formes». Il écrit encore: «D’ombres ténues, je voile la montée des lumières, j’aime m’emparer des coins cornés, des estafilades, des manques, former des territoires de hasard, mais aussi me servir des moirures… Je prends du bleu, je le pose neuf sur la toile, tout est possible, nuages, mers et lacs. La couleur s’étend en volutes brumeuses. J’envahis des mers profondes, des cercles de ciel qui dissimulent la longue succession des aubes.»

Si l’on passe commande d’un tableau à cet homme-là, il fait un blocage. Ne produit rien. Il est sans cesse peintre libre, passant du portrait au paysage, travaillant parfois très vite comme s’il lui fallait se sauver d’une catastrophe. Il a un atelier à Paris rue de Choisy, un autre à Genève chez un amour de jeunesse avec lequel il a renoué en 2019. Deux âmes ensemble, plus très jeunes mais éprises des mêmes et belles choses.

* «La montagne imaginée et ses démons», IceBergues, quai des Bergues 3, tél. 079 152 65 44, du 5 au 23 mars, ma-di 10-19h.

Profil

1932 Naissance à Paris.

1954 S’installe au Maroc.

1978 Photographe en Afghanistan.

2022 Exposition à IceBergues, à Genève.

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