En 1982, Cat People, de Paul Schrader, fait sensation. On y voit une jeune femme, interprétée par Nastassja Kinski, se transformer en panthère. Son échine s’arque, ses mains se crispent, ses yeux se mettent à brûler d’un feu infernal, le visage se congestionne, se déforme et finit par exploser sous la poussée du grand fauve ténébreux habitant le corps. Cette métamorphose montrée en direct marque une avancée dans les effets spéciaux et constitue le clou du spectacle.

Emblématique de son époque, ce film clinquant est le remake du Cat People (La Féline), tourné en 1939 par Jacques Tourneur. Autant la relecture de Schrader est ostentatoire, autant l’original joue sur la suggestion: du monstre, on ne voit qu’une ombre, on n’entend qu’un feulement. «Dans La Féline, tout ce qui était vraiment horrible n’était jamais montré, confiait le réalisateur aux Cahiers du Cinéma en 1966. Chaque fois qu’on devait voir la panthère, je faisais de l’ombre avec mon poing. Les gens étaient alors horrifiés, car ils ne savaient pas s’ils avaient vu ou non la panthère.»

Sorcières félines

Le film commence au zoo, devant la cage des fauves. Une jeune femme, Irena, sympathise avec Oliver. L’intrusion du sentiment amoureux dans sa vie chaste et solitaire la perturbe. Irena est originaire d’un village serbe où vivaient des sorcières aptes à prendre forme féline. Elle vit dans la hantise de cet héritage génétique.

Jacques Tourneur diffuse une sourde angoisse à travers différentes sortes de notations. Depuis l’appartement d’Irena, on entend au loin le rugissement des lions du zoo, «un son apaisant, comme la mer pour d’autres» tandis que «les panthères crient de nuit comme des femmes». Un gardien cite l’Apocalypse: «Et le Bête que je vis était semblable à une panthère.» Les scènes les plus angoissantes sont celles où la rivale d’Irena sent une menace qui s’exprime en clairs-obscurs saisissants, feuillages froissés par le vent, grondement résonant dans une piscine couverte…

Cachet poétique

La 70e édition du Locarno Festival dédie sa rétrospective à Jacques Tourneur. A travers trente-trois longs-métrages et treize courts, c’est une occasion inespérée de découvrir une œuvre dont la valeur reste sous-estimée. S’il a souvent réalisé des séries B, le cinéaste y a imposé un style susceptible d’en remontrer à bien des productions plus prestigieuses. Ses modelés d’ombre et de lumière, sa prédilection pour les décors et les éclairages naturels donnent à ses films un cachet poétique particulier.

J’ai toujours pensé que l’on doit évoquer les choses et ne jamais les montrer

Né à Paris, en 1904, Jacques Tourneur est le fils de Maurice Tourneur, un cinéaste qui a mené une brillante carrière hollywoodienne. Le gamin entre dans la profession comme assistant et monteur du père. Il réalise ses premiers films (Toto, Les Filles de la concierge…) en France, avant de tenter sa chance à Hollywood. Pris sous contrat par la MGM, il réalise de nombreux courts-métrages avant de passer au long avec La Féline, premier film d’une remarquable trilogie que complètent Vaudou et L’Homme-léopard.

Il renouvelle le fantastique par son écriture raffinée et un sens affiné de la litote: «J’ai toujours pensé que l’on doit évoquer les choses et ne jamais les montrer.» Rendez-vous de la peur démontre par l’absurde la justesse de cet axiome: rajouté par les producteurs, le démon qui surgit de la nuit s’avère hautement grotesque… «L’Horreur véritable, c’est de montrer que nous vivons tous inconsciemment dans la peur», pense le plus secret des cinéastes hollywoodiens.

Chèvre sacrifiée

Artisan modeste et inspiré, il a aussi tourné des westerns (Le Gaucho, Wichita), des thrillers (Berlin Express, The Fearmakers), des films d’aventures (La Flèche et le Flambeau, La Flibustière des Antilles), témoignant tous d’une fascination pour le versant crépusculaire de l’esprit, entretenant une relation durable avec le territoire des ombres, véhiculant un sentiment de désenchantement. Les figurants de ce théâtre d’ombres sont entraînés par des forces obscures. Le carton final de La Féline emprunte à John Donne ce vers ténébreux: «Mais le noir péché a été livré à la nuit sans fin.»

Sur la trentaine de films qu’il a réalisés, Jacques Tourneur en avait deux préférés: un western, Stars in my Crown, et Vaudou (1943), son chef-d’œuvre, qui sera montré sur la Piazza Grande à Locarno, le 10 août. Dans cette tragédie très librement inspirée du Jane Eyre de Charlotte Brontë, une infirmière canadienne, Betsy, est engagée pour aller s’occuper en Haïti de Jessica Holland, une femme catatonique.

Dilemme entre l’amour et le devoir

Le film se place sous les auspices les plus menaçants. S’émerveillant de la beauté des mers du sud, la candide infirmière se fait rabrouer par son employeur: ce n’est pas la joie qui jette les poissons volants hors de l’eau, mais la peur du prédateur, et les phosphorescences océaniques sont dues à la décomposition: «Il n’y a pas de beauté, que de l’épouvante». Betsy s’éprend de ce pessimiste rugueux. Mais elle le perd si elle sauve sa femme…

Au dilemme de l’amour et du devoir, elle opte pour le second. Elle conduit la spectrale Jessica à une cérémonie vaudou où elle pourrait être exorcisée. Au cours d’une séquence hallucinée, les deux femmes traversent les champs de cannes à sucre où bruissent les ombres. Elles croisent une sentinelle noire aux yeux hagards, passent sous une chèvre sacrifiée. Parmi les danseurs en transe, Jessica reçoit une coupure symbolique, mais ne saigne pas: elle est un zombie…

A la fin des années 1950, Jacques Tourneur revient en Europe. Il tourne une pincée de films jusqu’en 1966. Il meurt en 1977, sans avoir pu faire le documentaire sur les fantômes dont il rêvait.


Locarno Festival. Du me 2 au samedi 12. www.pardo.ch

Jacques Tourneur, ouvrage collectif, Capricci, 224p.