Théâtre

Jacques Weber et Fanny Ardant à la Comédie

Ecritures d’aujourd’hui et attention aux fissures de la vie: pour son ultime saison à la tête de la grande maison genevoise, Hervé Loichemol est fidèle à sa ligne

Comment s’effacer avec élégance? Mercredi soir, à la Comédie de Genève, Hervé Loichemol lève le rideau sur son ultime programmation en tant que directeur, après six ans de mandat. La salle est archi-pleine, c’est l’heure des adieux. Le locataire actuel du boulevard des Philosophes invite ses successeurs, l’actrice Natacha Koutchoumov et le metteur en scène Denis Maillefer, à le rejoindre sur les planches, avant de s’éclipser. Les deux novices rendent alors un hommage appuyé à sa gentillesse et à sa courtoisie dans la passation de pouvoir. C’est le moment de noblesse de la soirée, précieux pour cela.

Fanny Ardant en Cassandre

Et le programme alors? Premier constat: dans la bouche d’Hervé Loichemol, il s’avère costaud, fort de 15 spectacles, dont deux reprises, celle de la remarquable Lettre au père de Kafka montée par Daniel Wolf et celle de Cassandre, incarnée par une Fanny Ardant magnifiquement chamboulée sous la direction d’Hervé Loichemol – sur une musique et un texte de Michael Jarrell.

Second constat: il est sous-tendu par une attention aux fissures du réel qui est la marque revendiquée du directeur sortant. Ainsi F (l) ammes, paroles de femmes issues de l’immigration collectées par l’auteur et metteur en scène Ahmed Madani; ainsi encore Migrrr/Les Visages cachés de ma ville 2, plongée en deux parties dans le secret des cités conçue par la Genevoise Myriam Boucris.

Notons enfin que les écritures d’aujourd’hui occupent une place de choix. L’écrivain et metteur en scène Denis Guénoun reviendra avec Soulever la politique, camaïeu de textes signés Hugo, Jaurès, Malraux, interprétés notamment par le formidable Stanislas Roquette. Auteur et directeur du Poche à Genève, Mathieu Bertholet, lui, s’inspire des palaces d’antan, ceux que fréquentait Vladimir Nabokov pour Luxe, calme.

Cohérent mais confiné

Enthousiasmant alors, ce dernier bouquet? Cohérent en tout cas, bien qu’un peu confiné. Ce qui manque? Un spectacle fédérateur, celui dont on se réjouit toute l’année, celui qui rassemble les amateurs de théâtre et ceux qui ne le sont pas. La traînée de poudre en somme qui attise le désir de fréquenter une maison. Le Ça ira (1), fin de Louis début mai au Bâtiment des forces motrices était de ce point de vue exemplaire.

Jacques Weber chez Beckett

Il se pourrait toutefois que Joan Mompart, artiste souvent flambeur, conquière les foules avec son Mariage de figaro – du 20 février au 11 mars. Il se pourrait aussi que Jacques Weber et son panache, merveilleux naguère ici même dans La Controverse de Valladolid de Jean-Claude Carrière, fasse chavirer le public dans La Dernière Bande de Samuel Beckett, empoignée par Peter Stein, figure du théâtre européen – cinq soirs seulement hélas, du 28 novembre au 2 décembre.

A l’heure de la révérence, Hervé Loichemol offre à méditer cette phrase fameuse de René Char: «A tous les repas pris en commun, nous invitons la liberté à s’asseoir. La place demeure vide, mais le couvert reste mis.» C’est ce qui s’appelle prendre congé en beauté.


La Comédie de Genève

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