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Au service de Samuel Beckett, Jacques Weber, formidable, incarne Krapp, crachotant les lambeaux d'une vie.
© Dunnara Meas

Spectacle

Jacques Weber et Omar Porras, deux géants face à Beckett

A la Comédie de Genève, le grand comédien français joue «La Dernière bande», pièce qu’interprète de son côté Omar Porras au Théâtre Kléber-Méleau à Renens. Plaisirs comparés

Excitant comme un double scotch. Ce buveur de Samuel Beckett aurait adoré, tout ascète qu’il était. Deux Dernière Bande d’un coup, ça se déguste: l’une grésille à la Comédie de Genève, l’autre au Théâtre Kléber-Méleau (TKM) à Renens. Comment résister au plaisir de la comparaison? Sur les planches genevoises, c’est le Français Jacques Weber, 68 ans, qui fait tourner les bobines, dirigé par Peter Stein, cet artiste allemand qui marque la scène depuis un demi-siècle. Dans le cocon du TKM, aiguillonné par le Britannique Dan Jemmett, c’est Omar Porras en personne qui chausse les bottines effilées – 48 au moins, ordonne Beckett – du dénommé Krapp.

Alors? On jouit d’un privilège rare, découvrir deux grands acteurs au travail, confrontés l’un et l’autre à l’extrême rigueur d’une partition. Car Samuel Beckett, dans cette Dernière Bande qu’il écrit en 1958 – il a 52 ans – règle la représentation comme il l’a toujours fait. Il détaille le costume – gilet sans manches, d’un noir pisseux; précise le mobilier – une petite table dont les deux tiroirs s’ouvrent vers la salle; programme les déplacements: ces moments où Krapp disparaît en coulisses pour glouglouter en paix. Au TKM comme à la Comédie, le protocole est respecté à la lettre – ou presque – sauf que tout est différent, ce qui rend le face-à-face passionnant.

Jacques Weber, 
châtelain hanté

Voyez Jacques Weber. Dans une nuit de manoir hanté, il somnole en colosse sur son bureau, chevelure blanche évaporée, gros nez rouge en berne. Il s’extirpe de son donjon intérieur et tout tremble dans sa carcasse. D’un tiroir, il sortira bientôt une bobine qu’il posera sur un Revox. C’est la cérémonie des adieux selon Krapp: à chaque anniversaire, il ressuscite son timbre d’autrefois, l’ultime feu de sa jeunesse, des histoires de fesses et de cuite.

Omar Porras, 
pantin mélancolique

Voyez Omar Porras, son gilet de cirque, sa silhouette de frasque. Si Jacques Weber est un ogre, le directeur du TKM est un oiseleur captif d’une cage vide. Sur leur ligne de fuite, ils n’avancent pas du même pied. Un exemple? Ce moment déchirant où Krapp ressuscite un amour d’un instant sur un lac. A sa table, il écoute la voix de ses 39 ans. Elle le restitue, soupirant vaguement romantique, cabotant avec une demoiselle. Mais voici qu’il remarque une égratignure sur sa cuisse et qu’il lui demande comment elle s’est fait ça. Elle répond: «En cueillant des groseilles à maquereau.»

Tout chez Beckett est dans ce cristal, la blessure du désir, la vague qui dit oui et puis non, la berceuse érotico-enfantine. Sur sa chaise d’exquise douleur, Omar Porras s’imbibe, maigre comme un paon en hiver, de cette histoire d’eau. Ses mots remontent, grêles, dessinant sur son visage des ridules qui sont des virgules. C’est la mélancolie d’un pantin. Pendant ce même épisode, Jacques Weber étreint d’une main un haut-parleur miniature, comme aspiré par la brume de la romance – celle que sa voix profonde restitue merveilleusement.Du Krapp de Jacques Weber, on dira qu’il est plus sentimental, qu’il est expressionniste aussi, qu’il s’arrache à la maladie de la mort – les âges de la vie comme un monticule charbonneux. Omar Porras, lui, se détraque sur la corniche du temps, vieil enfant éclairé par on ne sait quelle grâce, squelettique comme s’il épousait le devenir du texte, cette parole qui se raréfie.

Des effarés dans la nuit

Faut-il choisir son Krapp? Celui de Jacques Weber, le soir de la première, souffrait d’un handicap – l’acteur s’est blessé avant la représentation, d’où une canne qui n’était pas prévue. Celui d’Omar Porras est plus aigu, mais moins hanté. Dans les deux cas, c’est le théâtre de nos jours qui transpire. Au-delà de la bande, l’épilogue vaut comme signature. Jacques Weber vous salue et son adieu est celui d’un dompteur orgueilleux. La révérence d’Omar Porras, elle, est celle d’un farceur dépenaillé face à la splendeur d’une salle de théâtre qu’on découvre en toile de fond. Krapp meuble, suspend l’heure du trou: le théâtre selon Beckett est ce viatique comique. Jacques Weber, Omar Porras: des effarés dans la nuit. On se sent tout Krapp d’un coup.

Lire: La critique de La Dernière Bande selon Omar Porras

 


La Dernière bande, Comédie de Genève, jusqu'au sa 2 déc.  rens. Comédie de Genève; Théâtre Kléber-Méleau, Renens, jusqu'au 3 déc., rens. Théâtre Kléber-Méleau

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