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Jacques Weber, 68 ans, se métamorphose chaque soir pour incarner Krapp, héros burlesque et follement égotiste de «La Dernière Bande».
© Picasa

Spectacle

Jacques Weber: «Le privilège de l’acteur, c’est d’être un sauvage»

La passion du jeu, le panache du geste, le plaisir de la farce: Jacques Weber se métamorphose dans «La Dernière Bande» de Samuel Beckett, à l’affiche de la Comédie de Genève. Paroles d’un géant des planches

Un air de Moby Dick dans l’écume d’un bistrot parisien. Dans sa grosse veste, Jacques Weber est embrumé. La fatigue du matin. Le souci d’un tournage. Devant son café, il a cet air rogue et absent de baleine blanche échouée provisoirement, dans l’attente du large et de sa lumière.

Le large, pour Jacques Weber, c’est le théâtre. Ça paraît grandiloquent. Mais c’est sa vie, de cape, d’épée, de feuillets hypnotiques, de gueuloir au nom de Gustave Flaubert, cet écrivain qu’il rumine merveilleusement. Jacques Weber est grand, c’est ainsi, des orteils aux oreilles. Quelque chose en lui vous submerge. Quelque chose en lui le dépasse.

Narcisse comique

Il lui faut des costumes taille XXL. La bure de l’évêque Las Casas, défendant les Indiens dans La Controverse de Valladolid, la pièce de Jean-Claude Carrière à la Comédie de Genève en 1999. Un nez qui est un éperon – Cyrano, avec qui il a fait corps si longtemps. Un nez aussi qui est un poème: celui de ce sacripant de Krapp, cet amoureux ébouillanté à jamais qui à chaque anniversaire s’écoute parler. Dès mardi, à la Comédie encore, Jacques Weber sera ce Narcisse comique, au nom de Samuel Beckett et de sa Dernière Bande – Omar Porras la joue lui aussi, en lutin magistral, au Théâtre Kléber-Méleau à Renens.

Krapp, c’est l’antithèse de Cyrano. Le panache en berne. L’alexandrin carbonisé. Ou disons plutôt que c’est l’après-Cyrano, le chant des ruines après le désastre. L’ironie quand tout a brûlé: les grandes espérances, les lendemains qui chantent, les lettres qui éberluent. En 1958, Samuel Beckett l’imaginait ainsi, ce Krapp estomaqué, sur la jetée du siècle.

Oraison à la Bossuet? Vous n’y êtes pas. C’est Buster Keaton qui tient le crachoir. «J’aime la dérision des clowns avec leurs grands pieds, embraie Jacques Weber. Ils me font toujours penser aux ailes de géant de «L’albatros» de Baudelaire, celles qui l’empêchent de voler.» Vous jetez alors un œil sur les pattes de l’acteur: elles sont colossales.

Le Temps: Que représentent Samuel Beckett et «La Dernière Bande»?

Jacques Weber: C’est aussi important dans la carrière d’un acteur que Le Roi Lear ou Oncle Vania de Tchekhov. Et c’est d’autant plus marquant pour moi que c’est Peter Stein, l’homme qui a incarné les grandes années de la Schaubühne de Berlin, un artiste visionnaire, qui me dirige.

– De grands interprètes ont marqué ce monologue, David Warrilow notamment, juste avant qu’il ne meure du sida, au Théâtre de Vidy dans la mise en scène de Joël Jouanneau. Quelle sera votre signature à vous?

 Avec Peter Stein, nous avons opté pour la première version du texte de Beckett, celle de 1958. L’opposition de la farce et du tragique y est frappante. La première partie est burlesque, presque muette. J’y mange des bananes et je dérape – dérapage contrôlé! – sur des chaussures immenses de clown. Mais petit à petit, ce Krapp qui écoute sa vie à chaque anniversaire, via un magnétophone et des bandes enregistrées, ce Krapp, donc, s’effrite. On aperçoit alors un homme au crépuscule de ses jours.

– «La Dernière Bande» serait donc un chant du cygne?

– Le désespoir selon Beckett est tonique. Il y a chez lui un mordant, une ironie, un grand cri surtout qui remonte pour dire: «Il faut vivre! Vivons! Profitons-en!»

– La charge émotionnelle est ici d’autant plus forte que les mots sont rares…

– Beckett disait que les mots étaient des trous dans le silence. Ce qui est merveilleux chez lui, c’est sa capacité de condenser un souvenir en trois, quatre mots. En tant que comédien, on est immédiatement dans le coup, presque trop facilement. Parce qu’il faut faire attention à l’émotion qui peut nous submerger. C’est l’un des écueils de la pièce.

– Samuel Beckett est un maniaque du geste, du déplacement, du tempo. Ses didascalies sont omniprésentes. Quelle est votre marge de liberté?

– On ne pose jamais cette question à un musicien. Or les interprètes donnent des couleurs très différentes à une même partition. C’est ça, le miracle de l’art: le duplicata ne peut jamais exister. L’interprétation doit être précise, mais toujours inexacte. Entre le précis et l’exactitude, il y a la marge de la poésie, de la créativité. Plus c’est précis, plus vous êtes bien dirigé par un metteur en scène, plus vous êtes libre. L’acteur revient alors à son privilège premier qui est d’être le sauvage qui intervient sur l’ordonné.

– Vous travaillez pour la deuxième fois avec Peter Stein, sorcier de la scène européenne. Que vous apporte-t-il?

– C’est comme si vous demandiez à un fils ce qu’il doit à son père. C’est un déclic absolu. J’admire chez Peter Stein le respect immodéré qu’il a de tout, de la partition comme de la bouffe, d’une fleur comme des hommes. C’est un respect qui vous oblige. J’admire aussi chez lui cette volonté maladive de percer le sens du texte. Tout est désir dans sa personne. La rencontre avec le monde le fait bander. Ce feu est une chance pour ses acteurs.

– N’est-ce pas paradoxal de parler de maître à 68 ans?

– Je suis en mesure de comprendre aujourd’hui ce qu’est un maître. Quand on est jeune, on a tendance à contester. Peter Stein me bouscule, à un moment où je pourrais ne plus me méfier de mes dons. Beaucoup de mes amis s’imitent. Ils ne travaillent plus.

– La routine vous a-t-elle menacé?

– Oh oui! Il y a des moments où on se laisse aller. C’est comme la routine du jour. Si on oublie que l’aube est ce qu’il y a de plus merveilleux au monde, c’est un jour en moins.

– Comment abordez-vous le premier jour de répétition?

– Je connais mon texte, de manière brute, sans a priori sur l’interprétation. C’est un gain de temps. Ça me permet d’être physiquement engagé dès le début du travail. A partir de là, je fais tout ce qui me vient. Mais c’est au metteur en scène de me guider. Ma mission, c’est de fermer ma gueule et de jouer. Comme disait l’immense Giorgio Strehler: «Joue d’abord, on parle après.»

– Avec l’âge, de grands comédiens recourent au prompteur ou à l’oreillette. Hérésie?

– Je n’ai rien contre. Gérard Depardieu vient de dire à ce sujet quelque chose de magnifique sur scène, dans le spectacle qu’il consacre à Barbara: «Oui, j’ai une oreillette, oui, j’ai un prompteur, parce que je ne veux plus avoir à penser, je veux aller directement au cœur, ça me permet d’en avoir un peu plus.» Reste que si je peux encore faire en sorte que ma mémoire soit une espèce de prompteur, c’est bien.

– Quel est l’acteur qui vous inspire?

– Gérard Depardieu. Pour moi, c’est le génie absolu, c’est Michel-Ange. Son hommage à Barbara est l’une des plus belles choses que j’aie vues dans ma vie.

– Un gros nez écarlate, des godillots titanesques, des cheveux en nuage. Vous êtes méconnaissable dans la peau de Krapp…

– Pour la première fois, peut-être, je rejoins ce que j’ai toujours aimé faire quand j’étais petit: me déguiser. J’aime cette idée que le «je» qui s’expose en scène soit vraiment un autre. Krapp est un autre. J’adore ça. Derrière le masque, on a moins peur de la nudité. Et paradoxalement, ça permet d’être encore plus nu, puisqu’on n’a plus peur.

– Vous vous êtes glissé dans le costume de François Mitterrand au printemps, pour rejouer le débat qui l’a opposé en 1988 à Jacques Chirac – incarné par François Morel. Pendant la campagne, vous avez soutenu Jean-Luc Mélenchon. Vous avez la politique dans la peau?

– Oui, mais pas celle des «cravateux». Je n’ai d’ailleurs plus envie de soutenir Jean-Luc Mélenchon. On est dans une phase critique et on est envahi par la dérision. Chaque émission de télévision a son petit comique de service. Mais tout le monde n’est pas Pierre Desproges. J’ai envie d’un peu de sérieux. Quand 15 000 scientifiques du monde entier nous alertent sur l’état de dégradation de la planète, on ne peut être que saisi et concerné. Je ne parle pas seulement pour moi. J’ai déjà vécu une vie formidable, peut-être pas assez généreuse, pas assez ouverte. Mais je ne veux pas rester les bras ballants. Que Donald Trump soit l’homme le plus vulgaire et le plus puissant du monde, c’est hallucinant. Gustave Flaubert, à qui j’ai consacré un petit livre, dénonçait la vulgarité, la stigmatisant comme l’absence de style. Ce qui nous manque souvent, c’est la nécessité d’une transcendance.

– Quand avez-vous su que vous seriez acteur?

– A l’adolescence. Et pourtant, toute ma famille est dans les sciences. Le scénario est classique. Une vieille prof de français m’a fait aimer les Fables de La Fontaine. Peu après, je découvre, grâce à la seule télé qui traînait dans la famille, les numéros de variétés de Gérard Séty, un transformiste qui arrivait sur scène avec manteau, chapeau et cache-nez. Je me suis mis à faire comme lui, je me suis déguisé en corbeau et en renard pour réciter La Fontaine. Puis j’ai vu L’Avare. Et là, j’ai été fasciné par ce qu’on appelle le deus ex machina, l’arrivée au bout de la comédie du seigneur Anselme qui tombe sur Harpagon pour tout dénouer. Je découvrais le théâtre, sa grandeur. Ça a été une révélation.

– Comment votre père, chimiste et physicien, a-t-il accueilli cette décision?

– Il l’a acceptée. Il faut dire que j’étais un élève nul. Je m’ennuyais à tous les cours, je pouvais me montrer violent. Il m’a lancé alors: «C’est soit la carrière militaire, soit le théâtre.» J’ai eu la chance d’être admis à l’école de la rue Blanche à Paris.

– Que devez-vous à vos parents?

– Je dois à ma mère de m’avoir aimé, au sens fort, avec le sacrifice que ça implique, le silence aussi, le courage de tous les jours, l’attention renouvelée. J’ai eu la sensation qu’elle me préservait.

– Et à votre père?

– Je lui dois une forme de mépris tendre qu’il avait. Il était méprisant et tendre à la fois. Ça m’a construit. Sa tendresse faisait que je supportais son mépris. Et son mépris m’aiguillonnait. Nous nous sommes réconciliés à la toute fin de sa vie. J’ai senti qu’il allait partir et je lui ai écrit.

– Le livre qui a transformé votre adolescence?

– Deux romans. Le Comte de Monte-Cristo d’Alexandre Dumas. Je l’ai lu, enfant, et je l’ai joué plus tard pour la télévision et sur les planches. Tout m’a touché dans cette histoire, la figure solaire puis glacée d’Edmond Dantès, sa vengeance, sa croyance, passagère, dans le pouvoir de l’argent, son désir de dominer le monde, jusqu’à ce point de non-retour où il cause la mort d’un enfant. Dans une autre veine, Mémoires d’Hadrien de Marguerite Yourcenar m’a fait du bien. J’avais 15 ans peut-être et j’étais captivé par la sérénité d’Hadrien, cette lumière qui émane d’un homme puissant qui philosophe au seuil de la mort.

– Que perd un acteur avec les années?

– Quand je jouais Cyrano, je me rappelle que je faisais des bonds de cabri. Je ne savais pas d’où cette énergie venait, mais elle était là. Aujourd’hui, je ne peux plus bondir, mais je fais tout mieux. Je suis même plus jeune qu’autrefois, mais oui, encore plus jeune.

– Quel est ce mystère?

– Sur les planches, je suis de plus en plus moi-même. A partir d’un moment, il s’agit d’être là, être soi, juste soi. Tout le reste, c’est de l’artisanat, de la technique, c’est un rapport avec sa voix, avec la partition. Je n’aime pas qu’on me prenne pour un portemanteau. Les grands metteurs en scène ne vous prennent jamais pour un portemanteau. Vous leur donnez quelque chose et ils adorent voir apparaître ce qu’ils n’avaient pas prévu. C’est ça, jouer: donner sa chance à l’imprévu.


Vie d’acteur

1949 Jacques Weber naît à Paris.

1979 Il fascine à la télévision en Monte-Cristo, feuilleton de Denys de La Patellière.

1983 Il incarne Cyrano pour la première fois, dans une mise en scène de Jérôme Savary. Il le jouera près de 500 fois.

1993 Il est de Guiche dans le film «Cyrano de Bergerac», avec Gérard Depardieu.

2013 Il règne dans «Le Prix Martin», d’Eugène Labiche, monté par Peter Stein, «une rencontre capitale».

2017 Il se prépare à jouer dans «Tartuffe» avec Pierre Arditi, sous la direction encore de Peter Stein. Première, l’automne prochain à Paris.


La Dernière Bande, Comédie de Genève, du ma 28 nov. au sa 2 déc., conférence du professeur Charles Méla, ve à 18h30.

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