«La normalité de l’homme est d’être plurilingue». C’est Andrès Kristol, dialectologue à l’Université de Neuchâtel qui le dit. Une théorie que de multiples études ont fini par corroborer. Une réalité qu’illustrent les secondos, ces étrangers de deuxième génération bilingues vivant en Suisse.

Appliqué au patois, ce constat de nos prédispositions à apprendre plusieurs langues sans que l’une ne vienne menacer la maîtrise des autres, alimente une sorte de revanche sur le sort en Valais.

Au milieu du XIXe siècle, c’est le gouvernement qui se ligua contre la pratique du patois au motif qu’il prétéritait l’apprentissage du français, outil de la modernité. Aujourd’hui, les démarches se multiplient pour sauvegarder la mémoire du dialecte local.

Les médias locaux, Canal9, RhoneFM, Le Nouvelliste, y vont de leurs chroniques et tribunes régulières pour mettre la langue en vitrine. Certaines écoles primaires ont institué des cours de patois. Des interventions parlementaires ramènent le patois «là où il est nécessaire de le ramener: sur le terrain politique», se félicite Bernard Bornet, ancien conseiller d’Etat nommé président du tout frais Conseil du patois.

Dopé par sa retraite, il s’emballe, croit à une «grande réforme» possible. «Il faut capitaliser, rendre la mémoire cachée mémoire vivante, coordonner les projets, investir les écoles.» Il rêve aussi à une Ecole du patois: «Je crois qu’on a foutu le feu.»

Ce spectacle pyrotechnique soulève une première question: que reste-t-il du patois? Le Valais compterait 6000 patoisants, 30 000 autres qui le comprendraient. A l’euphorie du terroir s’oppose ainsi une réalité crue, sortie de la bouche des linguistes, en réponse à cette deuxième question – une petite souche arrosée à la nostalgie et au réflexe identitaire peut-elle redonner vie à la forêt?

«Je n’ai aucun espoir de voir le patois survivre», tranche Andrès Kristol. «Sensibiliser au patrimoine linguistique, l’étudier, faire vivre le souvenir du patois, c’est honora ble mais je n’ai jamais vu l’école sauver une langue.»

Andrès Kristol s’abstient en revanche de déclarer l’heure du décès parce que «les linguistes qui prédisent l’avenir ne sont pas crédibles» et parce que «les langues sont coriaces, elles mettent du temps à s’éteindre» – ne prédisait-on pas la fin du romanche pour le milieu du XXe siècle?

Certains, aussi, voudront croire possible la résurrection du patois sur l’exemple réussi de l’hébreu. Or, l’hébreu n’est jamais vraiment mort. Il a toujours vécu dans les pratiques religieuses et sa sauvegarde a été liée au phénomène identitaire très puissant d’une nouvelle identité nationale.

Le musée est ouvert, donc. A côté du plus célèbre chanteur de country de l’ouest valaisan, Paul Mac Bonvin, qui vient d’éditer un CD en patois, à côté des chanteuses électro-pop (Laurence Revey donne au patois des notes contemporaines), des chorales du dimanche et des pièces du théâtre populaire, on y trouve quelques clés pour apprendre, en plus de contempler: des cours à l’Université populaire notamment, et une Fédération valaisanne des amis du patois très vigoureuse.

Mais à ceux que les longues journées au musée rebutent: il est encore, dans un poétique et préservé fond de vallée – où les vaches sont plus sacrées que les bénitiers, où le témoignage de son attachement à la langue des ancêtres vaut tous les MBA de la planète – un village où l’on parle le patois au quotidien. Vrai de vrai.

A Evolène, la dernière source du patois qui fait encore office de langue maternelle, irrigue ses dernières terres. Claudy, Muriel, François, trois parmi d’autres locuteurs que Le Temps a rencontrés en sont les témoins aussi vivants que loquaces.

Y a-t-il, à Evolène, un maigre espoir que le patois survive? «Au-delà des préjugés idéologiques, l’exogamie, le mariage d’un indigène avec quelqu’un d’ailleurs parlant un autre patois ou uniquement le français, a contribué à tuer le patois à Evolène», relève Andrès Kristol. La mobilité de la population contribue désormais à le faire mourir.

Parole à ceux qui tiennent la dernière lanterne.