Pas une seule blouse blanche dans les couloirs. Tous les médecins portent un pantalon et une chemise. Grise. Noire. Rose. C’est le badge pendu au bout d’une lanière colorée qui indique leur fonction et les distingue des patients. Lorsqu’elle a poussé la porte du Royal Brompton Hospital de Chelsea en avril 2008 pour démarrer une formation au sein de l’institut d’IRM cardio-vasculaire, Monica Deac a mis quelques minutes à comprendre. «Apparemment, c’est plus hygiénique. En traînant la même blouse blanche pendant plusieurs jours dans tous les recoins de l’hôpital, le risque de transporter des microbes est plus grand.»

Prix de recherche

Attablée dans un restaurant thaïlandais à quelques foulées des théâtres de Covent Garden, Monica Deac avoue qu’elle a mangé plus de soupe au curry vert qu’elle n’a vu de spectacles depuis qu’elle s’est installée dans la capitale britannique. Ce n’est pas seulement la richesse culturelle qu’elle est venue chercher ici. Mais surtout l’avant-garde d’un institut médical qui, dans les années 1980, a été le premier en Europe à développer l’application de l’imagerie par résonance magnétique à la cardiologie. Cette technique inoffensive, couramment utilisée pour observer le genou ou le cerveau, permet de visualiser le cœur en détail avec une qualité d’image incroyable. Et c’est justement ce qui a fasciné d’emblée la cardiologue de 34 ans. «A partir du troisième patient, j’ai su que je voulais consacrer ma carrière à apporter des diagnostics bien plus fiables et précis avec ces belles images.»

Reste que son installation dans la capitale n’a pas été simple, à cause de la rigidité de certaines démarches administratives britanniques. Sans preuve d’adresse, pas d’ouverture de compte en banque. Sans compte en banque, pas de signature de bail possible avec une agence immobilière. «Heureusement, je suis tombée sur une caissière dans une petite banque qui a bien voulu me faire confiance et m’ouvrir un compte. Ensuite, j’ai trouvé un petit studio pour un loyer qui équivaut à un beau trois pièces à Lausanne.»

Au terme de sa formation de trois mois, Monica Deac décide de rester une année de plus. Elle en profite pour mener un projet de recherche sur 368 patients qui avaient fait des IRM entre 2002 et 2005. «Nous les avons tous revus. En faisant ce suivi, nous avons pu évaluer la fiabilité de l’examen et mettre en avant la crédibilité du diagnostic.» Ses travaux ont reçu le troisième Prix de recherche de l’IRM cardiaque lors du congrès britannique le mois dernier, et ont été sélectionnés pour le Prix de la meilleure recherche au congrès mondial d’IRM cardiaque cette année, ainsi qu’au congrès européen qui aura lieu fin mai.

Entre la Tamise et le Léman

Depuis l’été 2009, Monica Deac scrute aussi le cœur des patients suisses dans deux centres privés de radiologie, situés à Morges et à Genève, où elle est engagée à temps partiel. «Je dois être l’une des seules cardiologues qui n’a pas de cabinet, et qui passe une partie de la semaine à Londres.» Elle atterrit tous les lundis soir à Heathrow et rejoint en taxi son appartement-hôtel à Chelsea, l’un des quartiers les plus cossus de la capitale. Le lendemain, elle se lève à 5h30 pour terminer les rapports des patients qu’elle a vus la veille. «J’arrive à l’hôpital à 7h30, regarde le planning de ma journée et essaie de ne pas décompenser. En gros, je vois des patients jusque tard dans la soirée.» Même chose mercredi, jusqu’au vol de retour. «A force d’être ici et là-bas, je ne regarde jamais du bon côté aux passages pour piétons…» Une vie trépidante à laquelle la jeune spécialiste n’est pas prête à renoncer. Avec ses 7,5 millions d’habitants, Londres rassemble un nombre de nationalités et de pathologies impressionnant. Parmi les 6000 patients qui viennent passer une IRM par année au Brompton, la cardiologue a déjà rencontré des cas hyper-rares, comme des cœurs à droite.

Cette expérience lui permet aussi de s’immerger dans un système de santé totalement différent. Les Britanniques ne paient pas d’assurance maladie. Une partie des impôts prélevés à la source sert à financer le National Health Insurance. Mais les gens qui n’ont pas de salaire sont quand même couverts sans rien débourser. «La NHS n’est pas un mauvais système. Il a juste ses limites. Gérer un tel nombre de patients est forcément difficile. Les listes d’attente sont parfois longues pour certains traitements.»

Avant de retrouver une vie plus sédentaire sur l’Arc lémanique, Monica Deac compte bien rester perçue comme la Suissesse ponctuelle, diplomate et grande importatrice de chocolat au sein du Royal Brompton Hospital.

Demain: Arno Mathies, de l’ECAL au Royal College of Art.