Al'origine du Petit violon, une commande d'écriture faite par un théâtre anglais à Jean-Claude Grumberg qui a puisé la matière de sa pièce dans une nouvelle de Dickens. Présenté d'abord à Londres, Le petit violon (lire ci-dessous) est créé dans sa version française au Théâtre Am Stram Gram, à Genève, par le directeur des lieux Dominique Catton, en collaboration avec Christiane Suter. C'est la première fois que le dramaturge français prend sa plume pour s'adresser aux enfants. L'auteur de L'Atelier (vu récemment à Genève), de Rixe et des Gnoufs, prochainement à l'affiche de Vidy-Lausanne, revient ici sur un thème qui l'obsède: l'exclusion. A celle-ci, Grumberg, fils de déporté, très tôt orphelin, a su opposer la féerie. Rêver peut-être est le titre de l'une de ses pièces. Il pourrait devenir l'emblème de toute son œuvre.

Le Temps: Dans votre pièce, un des personnages souhaite qu'on lui donne «le secret du bonheur». Quel est le vôtre?

Jean-Claude Grumberg: Eviter de rester seul. Ma réponse ici ne diffère pas de celle que je fournis dans mon texte. Mais ce qui est vrai pour moi, ne l'est pas forcément pour mes lecteurs. Sur la félicité, chacun a un avis. Une étude publiée récemment montre que le bonheur est un trouble. Je trouve cette thèse intéressante, mais je ne l'aurais jamais développée dans Le petit violon. Je ne me vois pas en train de désespérer des enfants, même si je ne leur cache pas que la vie est par moments douloureuse. Lorsqu'on écrit pour un jeune public, on reste sur ses gardes. Comment, par exemple, donner à un enfant une conscience de la réalité en même temps qu'une possibilité d'y échapper par le rêve? Ce sont des questions terrorisantes pour un auteur.

– On a le sentiment que vous vous faites le délégué de l'Unicef ici…

– Si l'on veut, oui. J'ai écrit avec l'espoir d'offrir aux enfants un contrepoison à la culture télévisuelle. Cette idée m'est venue en lisant Tolstoï. Vers la fin de sa vie, l'écrivain russe a conçu ce qu'il a appelé des «livres de lecture» destinés aux enfants de moujiks auxquels il souhaitait apporter un peu d'éducation. On y trouve de petites fables qui enseignent le civisme. Pour les rédiger, Tolstoï a puisé dans les trésors des contes populaires russes. En les découvrant, je réalisais, avec émotion, que l'un des plus brillants romanciers du monde a pressenti sa responsabilité morale et pédagogique envers les jeunes. Cette obligation, considérée jadis comme une vertu, revêt aujourd'hui un caractère négatif.

– Pourquoi?

– Parce qu'il n'est pas bien vu d'affirmer ses opinions. On entend souvent les auteurs déclarer: «Je n'ai aucun message à passer dans mes textes.» Ce qui revient à dire qu'ils écrivent uniquement par frénésie. Du temps où j'étais enfant, on allait vers une illusion – politique, sociale ou religieuse – qui se confondait avec un idéal. De nos jours, cette illusion ressemble à une désolation. Dans notre société, les enfants sont étouffés par le discours du désespoir. Leur donner de l'air leur permettra de rêver. Je pense qu'il faut obliger les auteurs à écrire pour le jeune public.

– En Suisse romande, bon nombre de vos pièces ont été présentées ces trois derniers mois. Les raisons de cet engouement?

– C'est normal: j'arrive à l'âge de la retraite; il faut bien que mon stock de textes s'écoule. Je trouve qu'on ne joue pas assez les auteurs contemporains de langue française. Ceux-ci sont aujourd'hui fragilisés par le pouvoir excessif du metteur en scène. Le souci d'esthétisme l'emporte, souvent, sur la valeur littéraire d'une œuvre. Je pense que les enfants qui voient des pièces d'auteurs vivants, bien montées, en écriront eux-mêmes. n

Le petit violon. Genève, Théâtre

Am Stram Gram; jusqu'au 1er avril.

Loc. 022/735 79 24.